de Georges » 17 Sep 2008, 13:51
«Charlie» et les intégristes
écrit par Nicolas Schaller (TéléCinéObs)
«C'est dur d être aimé par des cons.» C'est la phrase que Cabu met dans la bouche d'un Mahomet débordé par les intégristes dans l'une des caricatures publiées par «Charlie Hebdo» en février 2006 et mises en cause lors du procès intenté au journal satirique par la Ligue islamique mondiale, la Mosquée de Paris et l'Union des Organisations islamiques de France. Les deux autres dessins incriminés faisaient partie des caricatures danoises, sujettes à nombreuses polémiques et manifestations, et déjà reprises dans leurs pages par «France-Soir» et «l'Express». Pourtant, seul «Charlie Hebdo» fut assigné en justice pour «injure à l'égard d'un groupe de personnes à raison de leur religion». Aujourd'hui, «C'est dur d'être aimé par des cons» est un film. Un passionnant documentaire de Daniel Leconte sur ce procès qui, en février 2007, fut le siège d'un débat fondamental sur les valeurs de la République, les fondements de notre démocratie, la liberté de la presse, le droit à la caricature, la laïcité... Et son verdict, en faveur de «Charlie Hebdo», une mise en garde contre les amalgames obscurantistes. Durant les audiences, Leconte, ne pouvant filmer au sein du tribunal, a baladé sa caméra dans une salle des pas perdus aux allures de café du commerce. Avant d'interviewer la quasi-totalité des acteurs du procès en les confrontant à leurs plaidoiries, face caméra, sur fond noir. Le film entremêle toutes ces images dans l'ordre des faits. Par l'habileté du montage se répondent ainsi la vox populi et la loi, se font jour des personnages dignes d'un feuilleton (Philippe Val, directeur de la rédaction de «Charlie», en pertinent mais arrogant Zorro du journalisme; Me Szpiner, l'avocat des plaignants, en cabotin sarcastique...), s enchaînent les reparties qui claquent et les rebondissements inattendus (le fax de Nicolas Sarkozy prenant la défense du journal, le discret SMS de Ségolène Royal adressé à Val...). Et tout cela se suit comme une pièce de boulevard, une tragi-comédie captivante, éloquente...
Nécessaire. Présenté hors compétition lors du dernier Festival de Cannes, «C'est dur d'être aimé par des cons», à l'instar d'«Entre les murs», la palme d'or de Laurent Cantet, prône le dialogue comme outil démocratique. Coïncidence ou signe des temps ? La tendance est, en tout cas, salutaire.
TéléObs. - Qu'est-ce qui vous a poussé à réaliser ce film ?
Daniel Leconte. - Le danger de l'islamisme est un sujet que je traite depuis bien avant l'histoire des caricatures. J'ai notamment été le premier à recevoir Salman Rushdie, en 1992, dans mon émission sur Arte. Après que «Charlie Hebdo» a publié les caricatures, j'ai écrit une page «Rebonds» dans «Libération» intitulée «Merci Charlie Hebdo». J'y félicitais le journal d'avoir sauvé l'honneur de la presse dans cette affaire d'importance. Par la suite, Philippe Val ma appelé pour que je témoigne lors du procès. Je lui ai répondu : «Non, mon témoignage sera le film que je vais réaliser.» J'ai alors cherché des financements; aucune chaîne de télé ne voulait d'un tel projet. J'ai donc accepté de témoigner au procès. Puis j'ai finalement refusé de jouer le jeu de la censure et décidé de faire le film avec mes propres moyens.
Toutes les chaînes de télé ont refusé de financer le film ? -
Toutes. Jusqu'à ce que Canal Cinéma me rejoigne au moment du tournage. Beau joueur, France 2 a acheté le film après sa présentation au Festival de Cannes.
Comment expliquez- vous ces refus initiaux ? -
La peur et la censure. Des gens du milieu de la télévision ont été jusqu'à me dire : «Tu ne veux quand même pas qu'ils viennent foutre une bombe dans le hall de la chaîne !» C'est hallucinant ! Et cela participe d'un mépris profond des musulmans.
Le film se voudrait la retranscription objective du procès, or on vous sait de parti pris. -
Je souffrais de deux handicaps pour rendre compte le plus objectivement possible du procès : mon parti pris et la faiblesse de l'argumentation adverse. Les plaignants n'ont quand même présenté qu'un seul témoin contre une douzaine du côté de «Charlie Hebdo». Heureusement, leur avocat, Me Szpiner, est un homme brillant et un formidable personnage. Je n'avais pas beaucoup d'autres personnes sur lesquelles m'appuyer pour donner la parole à la partie adverse. Cela dit, j'assume totalement le parti pris. Tout journaliste ou réalisateur l'est sur un sujet pareil. La meilleure garantie que j'ai contre le parti pris absolu, c'est ma curiosité pour le point de vue des autres. Je suis trop passionné par le débat intellectuel pour me satisfaire des victoires faciles. De ce point de vue, je pense que le film est honnête. Francis Szpiner participe aux avant-premières avec moi, a monté les marches pour la présentation du film à Cannes. S'il s'était senti trahi, il ne le ferait pas.
Pourquoi les plaignants n'ont-ils pas convoqué davantage de témoins ?
- Ils ont toujours été très secrets sur les dessous de leur stratégie. Leur seul argument, c'était l'appui du président de la République. Car la tutelle est évidente. Chirac a poussé au procès. Il désirait calmer le jeu en faisant entendre le point de vue des associations musulmanes par l'intermédiaire de Me Szpiner, son propre avocat.
Le film nous montre Philippe Val atterré par le simple texto de soutien que lui a envoyé Ségolène Royal. Cette discrétion est-elle liée à la crainte de prendre parti publiquement ou à un refus de récupérer l'affaire en pleine campagne présidentielle, comme on pourrait le reprocher à François Bayrou et à François Hollande, qui ont comparu comme témoins de la défense ?
- Je ne crois pas qu'il y ait eu de récupération de la part de Hollande et de Bayrou. Au moment où ils ont témoigné, ils n'avaient que des coups à prendre. Il faut se rappeler qu'au début du procès, les sondages indiquaient qu'entre 75% et 80% des Français étaient hostiles à la publication des caricatures et contre la critique des religions. Ce qui, dans un pays laïque comme la France, est plutôt paradoxal. Hollande, Bayrou et même Sarkozy étaient donc à contre-courant de l'opinion et leur engagement a été plutôt courageux. Je trouve formidable cette représentation de l'arc démocratique. Gauche ou droite : peu importe, ce n'est pas le sujet. Ces trois leaders disent juste que «Charlie Hebdo» a raison. Dans cette affaire, j'aurais donc plutôt tendance à penser que c'est Ségolène Royal l'opportuniste.
Pensez-vous que ce procès fera date dans les annales judiciaires ? -
Je pense. François Bayrou dit qu'il était pour lui très important qu'un siècle après la séparation de l'Eglise et de l'Etat soient réaffirmées les règles de la laïcité à destination des nouveaux Français immigrés dans notre pays et de confession religieuse différente. Par ce procès, la justice et la société françaises ont dit aux associations musulmanes : que vous le vouliez ou non, en France, telle est la règle laïque et républicaine de partage entre le religieux et le politique. C'est un tournant. Le procès a permis de faire admettre que l'on pouvait s'en prendre aux intégristes en les différenciant des musulmans. On a longtemps essayé de nous faire croire que derrière l'intégrisme, il y a les musulmans, et que derrière les musulmans, il y a les Arabes et donc que lutter contre l'intégrisme est du racisme.
Les intégristes ont réussi à nous faire douter de notre propre démocratie. Il faut s'interroger là-dessus.
L'issue du procès sert d'ailleurs autant «Charlie Hebdo» et la liberté d'expression que les musulmans.
- Evidemment. Le nier revient à considérer que les musulmans sont tous intégristes, qu'ils sont cons, autocrates, incapables d'accepter la critique. Et ça, ça me révolte.
Au bout du compte, heureusement que «Charlie Hebdo» a été attaqué.
- Tout à fait. Me Szpiner dit très justement : «Mon but, ce n'était pas de gagner ou non. C'était de permettre que cette discussion puisse avoir lieu dans le cadre des lois de République plutôt que dans la rue.» Que les Français d'origine musulmane aient pu se dire à ce moment-là «On entend notre plainte et on y répond» permet d'apaiser les choses. A ce titre aussi, il y a un avant et un après.