Le Coran contre l'islamisme
Fait-on dire au Coran le contraire de ce qu'il dit ? Dans un nouvel essai, les historiens de l'islam redonnent la liberté de le lire et de le penser par Mahmoud Hussein
Le Nouvel Observateur. - Votre nouvel essai, «Penser le Coran», est le pendant d'«Al-Sîra», qui retraçait la vie du prophète Mahomet et de ses compagnons d'après les premières Chroniques musulmanes. Pourquoi ce retour au texte sacré, ?
Mahmoud Hussein. - Pour rédiger la vie du Prophète, grâce aux témoignages de ses compagnons, nous avons passé une dizaine d'années immergés dans l'actualité arabe du VIIe siècle. L'intérêt essentiel était de rendre son visage humain au Prophète et son contexte à la révélation du Coran. Mais lors des conférences qui ont suivi sa parution, de nombreuses personnes attendaient de nous de leur expliquer avant tout «ce que dit le Coran». En particulier à propos des questions polémiques : peut- on trouver une référence coranique à l'action des kamikazes ? L'apostasie est-elle justiciable de la peine de mort ? Qu'en est-il de la lapidation de la femme adultère ? Du port du voile ? Surtout, elles voulaient des réponses simples, univoques, tranchées. Le type même de conclusions définitives que nous ne pouvions pas leur apporter ! Il était évident pour nous qu'on ne pouvait pénétrer le sens de la plupart des versets du Coran sans les replacer dans leur cadre historique, et que ce qui était valable il y a quatorze siècles ne l'était plus forcément au XXIe. Mais en nous confrontant au public, nous avons mesuré la grande difficulté qu'éprouvent de nombreux croyants à admettre un tel discours.
N. O. - D'où leur vient ce blocage ?
M. Hussein. - Du postulat littéraliste (le strict respect de la lettre) qui irrigue la pensée majoritaire dans l'islam aujourd'hui. C'est une doctrine qui a progressivement pris corps après la mort du Prophète et qui, depuis, n'a cessé de faire des ravages dans les esprits. Elle repose sur un raisonnement à première vue imparable : le Coran étant la Parole de Dieu, il n'est pas tributaire du temps. Ses versets seraient ainsi formulés une fois pour toutes, et donc à prendre au pied de la lettre. C'est ce «donc» qui nous a rendus fous. Le croyant est alors confronté au syllogisme suivant : est musulman celui qui croit que le Coran est la Parole de Dieu. S'il doute de la validité absolue de ses versets, il doute nécessairement du credo selon lequel le Coran est la Parole de Dieu. Il n'est donc plus musulman ! C'est ainsi que s'insinuent, au fond de chaque conscience, des déchirures entre le sens d'une vérité intemporelle et l'incapacité à adhérer à des prescriptions qui paraissent dépassées, entre la fidélité au texte et l'exercice de la réflexion personnelle.
N. O. - Comment sortir de cette impasse ?
M. Hussein. - Par une lecture sans a priori du Coran. Il se présente alors comme une «transcendance descendue dans le temps». Sa composante temporelle et son origine divine sont inséparables. C est ainsi : Dieu a inscrit Sa Parole dans un espace et un temps humains déterminés. Le croyant qui vit cette parole sous d'autres cieux, en d'autres siècles, ne peut donc pas la prendre au pied de la lettre. Il est au contraire appelé à un effort d'interprétation. «Lire» le Coran, c'est-à-dire le comprendre, est du reste le premier devoir du musulman.
N. O. - Et sans contextualisation, pas d'interprétation ?
M.Hussein. - Parfaitement. Seulement les gens ne s'autorisent plus ce que les grands exégètes ont fait. C'est pourquoi nous disons qu'il faut véritablement «penser le Coran», au lieu de le psalmodier en restant à l'écume du sens. D'où aussi ce retour en arrière aux premiers siècles. Nous avons voulu planter notre caméra au moment où la révélation se faisait, de 610 à 632, en nous appuyant sur les autorités les plus indiscutables de l'exégèse. On constate alors que la Parole de Dieu s'énonçait selon les circonstances, toujours particulières, et que le rapport des musulmans à Dieu n'était pas du tout ce que l'on imagine aujourd'hui.
N. O. - C'est-à-dire ?
M. Hussein. - Par l'intermédiaire de Mahomet, les musulmans posaient des questions, avec toute leur candeur, sur tous les problèmes qu'ils rencontraient dans leur existence, et Dieu leur répondait. Il leur arrivait même de contester ce que Dieu disait ! Par exemple, quand Mahomet leur dit que Dieu va les juger jusque dans leurs pensées, ils sont révoltés. Ils considèrent que c'est trop exiger d'eux, qu'on ne peut pas les condamner pour des actes qu'ils n'ont pas commis. Alors Dieu a abrogé le verset. Ce qui signifie que Dieu écoute, qu'il y a un dialogue entre le ciel et la terre. C'est extraordinaire. Les musulmans pouvaient demander à Dieu de changer d'avis ! En leur donnant le sens de la responsabilité personnelle, l'islam leur apportait une vraie liberté. Rien à voir avec les croyants d'aujourd'hui qui prennent les règles émises par le Coran comme des lois immuables.
N. O. - Mais pourquoi la question de l'abrogation, par laquelle Dieu remplace un verset par un autre révélé ultérieurement, est-elle devenue un sujet tabou ?
M. Hussein. - Parce que les implications théologiques de l'abrogation sont si lourdes que des voix ont commencé , à s'élever, au cours du siècle dernier, pour la nier. En effet, la notion même conduit forcément à admettre dans le Coran des «avant» et des «après», soit une dimension temporelle. Ce qui signifie aussi que tous les versets ne sont plus imprescriptibles. C'était pourtant une évidence pour tous les commentateurs des quatre premiers siècles. Dieu pouvait décréter l'oubli total d'un verset, ou bien le retirer du Texte en en laissant la trace dans la mémoire des hommes. Ou encore, et c'est le cas le plus fréquent, conserver les deux versets - abrogé et abrogeant - dans le Coran. Nous avons ainsi maints exemples de couples de versets contradictoires. !
N. O. - Une source inouïe de complications, puisque nous ne. possédonsplus l'ordre originel des 6 236 versets !
M.Hussein. - D'où l'importance de prendre en compte les circonstances de la révélation (les asbâb al-nuzul). Mais même avec le secours de ces textes, nombre de doutes subsistent. D'autant que certains versets ne sont éclairés par aucun des témoignages, eux-mêmes tardivement consignés. Alors, que l'on ne nous fasse pas croire que les choses peuvent êtres blanches ou noires !
N. O.- La plupart des musulmans semblent gênés d'évoquer ces sujets, comme si cela risquait de fragiliser l'islam...
M. Hussein. - En réalité, cela ne fragilise que l'a priori littéraliste dominant, mais tout le monde confond les deux désormais. Les musulmans ignorent trop souvent les formidables discussions qui se sont tenues dans les premiers temps, à propos de la Parole de Dieu, à propos de la nature de Dieu lui-même, de celle du Prophète... Au IX siècle, tous les grands problèmes étaient déjà posés. Doit- on par exemple penser que la Parole de Dieu est elle-même le fruit de la raison ? Est-elle distincte ou consubstantielle de Dieu ? C'est le fameux débat sur le statut du Coran - est-il «créé» ou «incréé» ? - qui a divisé les mutazilites, partisans du pouvoir de la raison, et les hanbalites, les représentants de la Tradition, qui rejetaient avec force la notion de libre arbitre humain. L'ennui, c'est que ce sont les seconds qui ont emporté la victoire, à Bagdad, à la fin de ce siècle qui avait pourtant commencé avec les traductions d'Aristote.
N. O. - Si le croyant admet la temporalité du Coran, comment peut-il dès lors distinguer ce qui est relatif ou absolu dans la Parole de Dieu ?
M. Hussein. - Il n'y a pas de méthode pour être musulman et appliquer le Coran. Même durant la vie du Prophète chacun avait son interprétation. C'est ce qui a donné tant de divergences, d'écoles de pensée, de rébellions... En tant qu'anciens marxistes, nous comprenons très bien le désir de croire en un dogme mais, en l'occurrence, le dogmatisme est réfuté par le Coran lui-même. Suivre aujourd'hui l'exemple des compagnons du Prophète, c'est donc faire le contraire de ce à quoi appellent les littéralistes. Il n'y a plus de sens à vouloir suivre au mot près les versets qui infériorisent socialement la femme ou ceux qui appellent les musulmans à défendre l'islam par le sabre. On ne peut pas appliquer de nos jours aux non-musulmans le traitement réservé jadis aux polythéistes qui avaient chassé le Prophète de La Mecque ! Le croyant n'a plus à tricher avec sa conscience en contournant certaines prescriptions alors même qu'il se croit tenu de les suivre. Il retrouve sa liberté intérieure. Au fond, la seule règle essentielle.
Mahmoud Hussein Mahmoud Hussein est le pseudonyme commun de Bahgat Elnadi et Adel Rifaat. Intellectuels engagés, Français d'origine égyptienne, ils ont publié ensemble «Versant sud de la liberté» (La Découverte, 1988) et «Al-Sîra» (Grasset, deux tomes, 2005-2007). Ils publient cette semaine chez Grasset : «Penser le Coran».
Marie Lemonnier
Le Nouvel Observateur

