Monde
L'Eglise orthodoxe russe sur la ligne du Kremlin
Un prêtre interdit d'exercer pour avoir déclaré que Khodorkovski était un détenu politique.
Par Lorraine MILLOT
jeudi 13 avril 2006
(1) Pour fraude fiscale. En réalité, parce qu'il a osé défier Poutine.
Moscou de notre correspondante
«Je pense que Dieu a voulu me tester. Il m'a envoyé Khodorkovski pour voir : allais-je me taire ou dénoncer son emprisonnement ?» Ainsi parlait le père Sergueï Taratoukhine en novembre, dans sa toute nouvelle église de Krasnokamensk, au fin fond de la Sibérie, où l'oligarque Mikhaïl Khodorkovski purge sa peine de huit ans de camp (1). Cinq mois plus tard, le châtiment divin, ou du moins de l'Eglise orthodoxe russe, est tombé : le père Taratoukhine, qui avait osé dire que Khodorkovski est un «prisonnier politique» et qu'il ne bénirait plus la prison où il se trouve, a d'abord été muté, puis interdit de sacrement.
«Cela équivaut à une interdiction d'activité professionnelle pour motifs politiques», a commenté le père Sergueï, 49 ans, annonçant qu'il allait chercher un emploi et faire une petite pause de communication avec les médias, pour ne pas envenimer son affaire. Le père Sergueï «s'est mêlé d'affaires politiques et a tenté d'y entraîner des paroissiens», a avancé l'Eglise orthodoxe. De la part d'une Eglise connue pour ses liens avec le KGB, et qui affiche aujourd'hui ses bonnes relations avec le président Poutine, l'explication est particulièrement cynique. «Les prêtres ont le droit de s'exprimer sur des sujets politiques, mais pas à se livrer à la politicaillerie», tente de justifier le porte-parole du patriarcat de Moscou, Vladimir Vigilianski.
Cheminot de formation, le père Sergueï a lui-même découvert sa foi en prison, où il a passé quatre années, de 1974 à 1978, pour avoir voulu créer une organisation de jeunesse anticommuniste, à 18 ans. «Ce furent les quatre meilleures années de ma vie. J'ai compris en prison que l'essentiel est la liberté intérieure», disait récemment le prêtre, racontant avoir rencontré au camp des personnalités qui l'ont fortement marqué, comme le dissident Sergueï Kovaliov. «Mon évêque m'a prévenu que je serai puni, disait-il en novembre. Mais si l'on se tait, il y aura d'autres prisonniers politiques à nouveau en Russie.»
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