La philosophie musulmane est essentiellement Chiite, les sunnites à la suite de al Al Ghazelli et sa Tahafut al-Falasifa (L'incohérence des philosophes) assimilent philosophie et incroyance. (Si vous habitez dans le Maghreb il suffit de poser la question autour de vous, les gens vous diront qu'un philosophe est un athée)
Pour les sunnites, les philosophes n'aboutissent qu'à des thèses contraires aux révélations, donc à des erreurs condamnables. L'absence de toute antithèse a rapidement eu un effet dirimant sur les production littéraires du monde sunnite, dont la pauvreté intellectuelle contraste avec la richesse exceptionnelle de la pensée iranienne, qui constitue la seule philosophie islamique digne de ce nom. D'où l'empressement des sunnites à qualifier le chiisme de secte.
Cette philosophie est fort intéressante, elle tente de faire la synthèse entre l'existence d'un monde céleste (équivalent au monde des idées de Platon éternel, incréé, parfait) , l'emboîtement des sphères dans le monde physique (cosmogonie aristotélicienne), la notion de mektoub (reprise du destin stoïcien) ainsi que des éléments de la physique d'Empédocle(théorie des quatre éléments), d'Anaxagore (le "Nous", repris par Avicenne sous le concept d'intelligence agente), et d'autres encore...
Je m'appuierai ici sur le Livre de la délivrance. Kitâb al-Najat, ed. PUF, 2002. de Ibn Sînâ (Avicenne), qui avec Sohrarvradî, constituera le fond de la philosophie islamique.
Au début était Dieu, acte pur (Aristote) en ce sens que touts les puissances sont actualisées en lui, seul, immobile parfait, éternel, incréé, concept repris de l'Etre parménidien rebaptisé Allah.
Puis, par émanation de sa propre pensée, dans ce que les néoplatoniciens nommaient une causalité immatérielle, apparaît la première intelligence, sorte de cogito divin (excusez l'anachronisme) de Dieu qui se pense lui même.
Cette première intelligence, se contemplant à son tour elle même, crée la matière de la sphère des sphères, lui imprime un mouvement éternel, puis, se pensant à nouveau elle même, crée la seconde intelligence, lieu des étoiles, correspondant à la sphère des fixes de la cosmologie aristotélicienne.
Cette seconde intelligence se pense à nouveau, et ainsi de suite...
De progression en progression on compte dix intelligences (sphère des sphères, sphère des fixes, sept sphères planétaires, sphère sublunaire du mode terrestre), chacune de ces sphères, moins parfaite que la sphère supérieure, est animée d'un désir de s'en rapprocher qui produit le mouvement et l'harmonie des sphères.
La dixième intelligence, ou intelligence agente, est à l'origine de l'apparition des âmes humaines: trop éloignée de la perfection originelle, de sa propre contemplation ne naît pas une autre intelligence céleste mais nos âmes humaines, fragments de pensées divines, à l'image de ces âmes dans le Phèdre de Platon qui, ne pouvant suivre les âmes divines dans leur révolution au bord du monde céleste, se froissent les ailes et chutent sur terre dans un corps. Au sens strict si nous sommes là, dans ce corps, pour Platon c'est déjà que nous sommes déchus, nous avons chuté dans un corps, idée reprise par l'islam mais aussi avant lui par le christianisme au travers du thème de la "chute" d'Adam et Eve
Notre but sur terre doit donc être de retrouver en nous l'émanation de l'intelligence supérieure, qui correspond dans l'islam aux anges, je rappelle que la croyance aux anges est un dogme fondamental de l'islam. Lorsque nous pensons la vérité, nous sommes DANS la vérité, nous nous joignons en ce qui pense en nous, et , de sphère en sphère, chaque âme, chaque intelligence dans son aspiration tente de se rapprocher du divin.
les prophètes et les imams sont bien sûr ceux qui y parviennent le mieux. L'iman est même supérieur au prophète (d'où la rage des sunnites devant une telle hérésie!) en ce que si le premier donne le sens exotérique du coran, le second le prolonge, le complète en en donnant le sens ésotérique, caché. A tel point que les chiites attendent la venue du dernier iman, l'imam caché, qui viendra sauver le monde par la révélation finale.
On voit en cette croyance une nette reprise de la figure du christ.
je suis obligé de faire vite, je passe sur la différence entre anges et archanges, sur l'opposition acte puissance pour en venir à un point particulèrement intéressant de l'émanatisme: l'immortalité de l'âme n'est pas acquise!
En effet, l'âme humaine ne devient immortelle QUE SI elle parvient à se joindre à l'intelligence agente, sinon, elle meurt avec le corps et disparait!
C'est en approfondissant encore cette idée que le plus grand philosophe musulman, Ibn Rushd, affirmera que l'enfer et le paradis ne sont que des fables pour les enfants, mais que l'immense majorité des croyants étant incapable de comprendre les concepts en jeux, il faut le lui cacher!
Essayez donc d'expliquer l'opposition acte puissance ou l'idée de création continuée à une populace ignare pour la mettre sur le chemin du bien, bon courage... Non, mieux vaut lui raconter un truc débile mais qui fait bien peur du genre "Dieu écorchera les fornicateurs et leur peau repoussera tous les jours pour un suplice éternel", ça, elle comprend, au besoin une petite main coupée dans ce bas monde et l'ordre règne.
stupéfiant, , il n'y a pas d'enfer, pas de paradis avec des rivières de vin et 70 vierges qui nous attendent, non, il y a soit disparition dans le néant de notre âme, soit disparition toujours mais par fusion dans le divin.
Je peux vous dire que moins d'un musulman sur un million connaît cela! On comprend que les philosophes, à commencer par Averroès aient été persécutés, de ce petit livre qu'est le coran, que d'aucuns disent creux, il a réussi à tirer un système brillant, qui, s'il navait pas été étouffé aurait relégué les sourates de Mahomet au même niveau que les mythes grecs, mais en moins rigolo...
J'arrête là ma brève analyse, sinon ça va faire trop long, je suis à votre disposition pour tout éclaicissement.
je conclus en précisant que si cette philosophie émanatiste est profonde, elle est resté la seule du monde musulman, toute la diversité de la philosophie grecque a été malgré tout laminée, plus de stoïciens, plus de cyniques, plus de sophistes, une seule voie est restée permise, et encore, en parlant à mots couverts.







