La grande finance mondiale et la charia
A côté du poids politique que peut représenter le vote musulman en France viendront se greffer prochainement les pratiques financières islamiques.
Jusqu’à présent, finances et Islam étaient deux mots dont la réunion paraissait paradoxale, voire antinomique pour un Musulman croyant : la manière dont s'articule le monde financier moderne, basé essentiellement sur l'intérêt, est contraire aux principes de l'Islam.
Cependant, les autorités musulmanes ne pouvaient laisser leurs fidèles sans réponse ni alternative devant les nombreuses interdictions qui frappent la finance moderne. Comment fonctionne une banque islamique? Comment achète-t-on une maison ? Comment investir ? L'assurance est-elle possible ? Peut-on investir en Bourse ? Quelle doit être l’attitude du croyant vis-à-vis du crédit ? Un Musulman peut-il prêter de l’argent, emprunter avec intérêts ?
Autant de questions qui pouvaient sérieusement handicaper un Musulman profondément attaché à sa religion et à l’éthique qui en découle.
Au delà des Musulmans, les investissements dans le développement durable, le commerce équitable, le tourisme équitable sont autant d’initiatives généreuses qui permettent au citoyen de s’engager tout en continuant à consommer. Même si le phénomène reste malheureusement encore marginal, plusieurs producteurs des pays pauvres, auparavant étranglés par les multinationales, commencent à en percevoir les effets bénéfiques.
Jacques Chirac, avec l’opportunisme qu’on lui connaît, est à l'origine, avec son homologue brésilien da Silva, d'une taxe internationale sur le kérosène ou les billets d’avions pour financer la lutte contre le Sida et l’accès aux médicaments pour les plus pauvres. 30 pays devraient suivre l’exemple.
Il faut s'en féliciter, même s'il convient de rester circonspect sur l'effet à long terme d'une telle mesure.
Ethique des uns, religion des autres
Consommer intelligent en aidant les autres, certes ! Une toute autre démarche est de faire fructifier son capital. La riba, signifiant en arabe «usure », est interprétée comme un accroissement injustifié de ce capital. L’interdiction de la riba est la caractéristique essentielle du système financier islamique.
Dans la religion musulmane, tout taux préétabli, fixe et positif, lié à l’échéance et au montant principal (donc garanti quel que soit le résultat de l’investissement) est assimilé au riba, donc interdit. L’Islam exige que le gain résulte d'un travail ou au moins d'une participation par la prise de risque. Il n'existe pas de différence en Islam entre intérêt et usure. Le fait de percevoir des intérêts grâce à un compte épargne (Livret A,PEL, CODEVI...), c'est également percevoir de l'intérêt.
Pour le Président de l'Aidimm, les Musulmans sont devenus regardant sur l'usage qui est fait de leur argent et ne se laissent plus guider par le seul appât du gain. Les investisseurs sont généralement disposés à réduire leurs gains à condition que leur argent soit utilisé à des fins conformes à leurs valeurs. Car « actuellement les gens sont conscients qu'ils sont responsables de ce qu'on fait de leur argent ».
De nouvelles sociétés comme Isla-Invest proposent des placements éthiques aux Musulmans européens. Il faut entendre par « éthique » ce qui est conforme à la Charia. C’est ainsi qu’Isla-invest ne conseillera pas à ses clients d’investir dans une entreprise qui n’aurait pourtant que 2 % de parts dans les spiritueux, par exemple.
Que l’on se comprenne bien
Même si la démarche reste légèrement teintée de communautarisme, il ne peut être fait le reproche aux Musulmans d’investir dans des projets conformes à leur pratique religieuse.
Dans certains cas, un Musulman pieux peut ainsi refuser d’investir dans une société qui pratique l’esclavage ou le travail des enfants.
Il reste tout de même une différence notable dans les buts poursuivis entre l’investissement solidaire ou durable et une préférence basée sur la religion. Mecca Cola, censée contribuer à financer la reconquête de Jérusalem par les Musulmans, en est un exemple significatif.
Effet pervers
Un des effets pernicieux serait d’utiliser la puissance économique à fin de chantage vis-à-vis de pays ou de sociétés qui ne respecteraient pas la Charia.
L’attitude des pays musulmans vis-à-vis des produits danois lors de la récente affaire des caricatures fut, à cet égard, exemplaire de nuisance. On a pu assister, en cette occasion, à un spectaculaire « dégrafage » de pantalon de la société Carrefour, par exemple.
Si une banque a en portefeuille quelques millions de clients qui lui imposent une certaine politique, il n'est pas certain qu'elle puisse la refuser. Ce serait la même chose à l'échelle d'un pays.
Soleil Levant en pire !
Hypothèse farfelue ? Il suffit, pour se persuader du contraire, de lire une dépêche AFP du 18 Juin 2006.
La Banque du Japon pour la Coopération internationale (JBIC), un établissement financier gouvernemental, vient de mettre en place un comité consultatif composé de quatre spécialistes de la loi islamique (charia), originaires d'Arabie saoudite, de Malaisie et du Pakistan.
La JBIC se penchera notamment sur les pratiques financières des pays musulmans en s'associant aux grandes banques japonaises Sumitomo Mitsui, Mizuho et Tokyo-Mitsubishi UFJ, ajoute le quotidien, citant des sources proches du projet.
Tokyo espère aussi participer, en tant qu'observateur, au Conseil de Services Financiers Islamiques, une organisation mise sur pied par les pays musulmans et basée en Malaisie. Il y a certes un marché à prendre.
Cette initiative intervient dans le cadre plus global de la lutte sans merci que se livrent les places financières pour devenir leader du système boursier mondial (cf, ce qui se passe à Londres en ce moment*).
Voici donc le gouvernement japonais prenant une initiative révélatrice. Voulant sécuriser son approvisionnement en énergie, il cherche à en renforcer notamment les liens avec les pays producteurs d'hydrocarbures, dont son économie (la deuxième du monde) dépend fortement.
Cette initiative a un relent de déjà vu dans notre vieille Europe.
Le résultat ? Une défaite en rase campagne pour la liberté de penser et la laïcité !
Paul Lémand © Primo Europe
* Proche Orient Info relève également : Dans son édition du 14 juin, le « International Herald Tribune » révèle que le chancelier de l'Échiquier (ministre des Finances) britannique, Gordon Brown, est favorable à une « mise aux normes » des banques de Grande-Bretagne, de manière à ce qu'elles puissent se lancer dans la finance islamique. Certaines de ces mesures sont incluses dans la loi des finances actuellement soumise à la Chambre des Communes ».





