de Yacoub » 09 Aoû 2008, 11:09
Ils sont minoritaires mais ils pèsent de plus en plus lourd. Salafistes, wahhabites, habaches, Frères musulmans ou membres du Tabligh, ces petits groupes islamistes ou fondamentalistes ont lancé l’offensive auprès des musulmans de France. Divisés, intolérants, souvent violents, ils prétendent imposer à tous leur conception intégriste de l’islam. Au moment où se crée pour la première fois une institution représentative des musulmans de France, le défi islamiste inquiète. A tel point que, désormais, les partisans d’un islam modéré, largement majoritaires, ont choisi l’affrontement
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«Voilà ce qui arrive lorsqu’on accueille des fanatiques dans notre mosquée. Ces gens n’ont rien à voir avec l’islam. Ils font plus de mal que de bien. Il faut les virer d’ici.» L’ambiance est tendue à la mosquée Salam d’Argenteuil. Il faut dire que les nouvelles ne sont pas bonnes. «Le Parisien» du jour présente la mosquée comme l’un des seize lieux de culte les plus surveillés par les services du contre-terrorisme. A l’entrée de la salle de prière, située en face des usines Dassault, des fidèles en colère se rassemblent pour commenter l’information. Pourquoi les assimiler à Al-Qaida? Dans le bureau du président, on essaie de comprendre. «C’est la faute aux salafistes. Depuis qu’ils prient ici, on n’a que des ennuis», se plaint Abdelhamid. «J’ai souvent mis en garde les responsables, regrette Karim, contre des comportements qui pourraient être mal interprétés.» Karim fait référence à des jeunes de la mosquée qui ont été interpellés après un séjour au Yémen où ils voulaient apprendre l’arabe. «Quel est l’intérêt d’aller au Moyen-Orient alors que nous dispensons d’excellents cours ici? s’interroge-t-il. Même si ces jeunes n’ont rien à se reprocher, il ne faut pas qu’ils prêtent le flanc aux policiers et à la presse pour alimenter les fantasmes contre l’islam.» Montrés du doigt, les salafistes, partisans d’un islam pur et dur, n’ont plus qu’à bien se tenir. Le temps de la fitna (discorde) est revenu. Plus question de s’en tenir à la commode et fausse opposition entre l’Occident et l’Islam. Le choc des civilisations attendra. Pour l’heure, «11 septembre» oblige, la parole des fidèles s’est libérée, et certains n’hésitent plus à balayer devant leur porte avant de rejeter toutes les responsabilités sur l’Occident. Avant les événements de New York et Washington, cette idée était taboue. On lavait son linge sale en famille, loin des oreilles infidèles. Depuis, cet unanimisme de façade a volé en éclats. Les débats sont vifs, parfois même violents. Critiques et insultes fusent entre leaders des différents courants de l’islam. Chez certains, le discours est guerrier et l’humeur à l’offensive. L’excommunication n’est pas loin... Pourtant les islamistes et les fondamentalistes sont largement minoritaires. La majeure partie des musulmans de France ne fréquentent pas la mosquée. Les autres, moins de 10%, pratiquent un islam tranquille et traditionnel. Mais islamistes et fondamentalistes impriment leur marque au débat. Même s’ils sont quelques milliers en France, divisés en sectes rivales, leur activisme inquiète. Que faire face à leurs excès largement relayés par les médias? La majorité paisible des musulmans a décidé de ne plus se taire, quitte à étaler publiquement ses divisions. Islam contre islam. Modérés contre extrémistes. Radicaux contre d’autres radicaux. La guerre des mosquées a commencé. Le Prophète l’avait prédit. Sa communauté se divisera en 73 sectes. Une seule n’ira pas en enfer. Qui donc échappera au feu éternel? Les Frères musulmans, matrice idéologique de l’islamisme moderne née en Egypte au début du xxe siècle? Les tablighis, piétistes d’origine indo-pakistanaise? Les soufis, courant mystique de l’islam? Les habaches, confrérie soufie aux accents sectaires? Les sécessionnistes chiites? Ou bien encore les salafistes, principale cible des affrontements interreligieux depuis les attentats aux Etats-Unis? Tous sont présents en France et prêchent activement, si l’on peut dire, pour leur paroisse. Il faut, si l’on veut savoir où va l’islam de France, s’y reconnaître dans ce maquis. Revue de détail. 1. Le défi salafiste Du mot salaf (anciens), les salafistes prônent un islam rigoriste, voire rétrograde. Un islam calqué sur la vie des trois califes qui ont succédé au Prophète: Abou Bakr, Omar et Othman. Ils prétendent vivre comme ces pieux ancêtres en rejetant toute innovation blâmable (bida). Dans la famille du salafisme, le wahhabisme est le courant le plus implanté. Rattaché au régime saoudien, le wahhabisme est né de l’alliance d’un guerrier, al-Saoud, et d’un prédicateur, al-Wahhab, au milieu du xviiie siècle. Les musulmans modérés reprochent aux wahhabites d’avoir nourri la rage des terroristes islamistes. Si la grande majorité des salafistes ne sont pas partisans de la violence politique, les responsables de la lutte antiterroriste estiment que c’est bien de leurs rangs que sortiront les prochaines générations d’activistes radicaux. En France, le salafisme est en expansion depuis deux ans. Les salafistes sont souvent des jeunes d’une vingtaine d’années. Généralement, ils prient entre eux par petits groupes d’une dizaine de fidèles et évitent de se mélanger avec les autres croyants. Mais ils ne peuvent s’empêcher de prodiguer leurs conseils. «Ce qui entraîne de nombreuses frictions au sein des mosquées qu’ils fréquentent, peste Abdelhamid. Ils prétendent nous apprendre à prier. Ils veulent nous obliger à porter une tenue particulière et à nous prosterner dans une position précise: comment tenir ses mains, placer ses pieds, quelle longueur doit avoir notre barbe…» Abdelhamid a 54 ans. Il prie depuis son adolescence, qu’il a passée au Maroc. Il ne supporte plus les leçons de maintien de «ces jeunes qui portent la djellaba avec des baskets Nike ou Adidas». Un comble pour des gens qui détestent le mode de vie occidental. Dans les lieux de prière, le fossé entre les générations ne cesse de se creuser: d’un côté les chibanis (immigrés de la première génération), de l’autre les salafistes. Face aux chibanis qui savent à peine lire et écrire dans leur langue maternelle, les salafistes, un brin vaniteux, veulent imposer un «bricolage théologique» souvent fabriqué à partir d’une lecture bâclée du Coran et d’autres ouvrages d’illustres savants. Au début, ils impressionnent les fidèles, mais rapidement ces apprentis zélotes sont rejetés à cause de leur pointillisme et de leur manichéisme. Car toute leur vision de la vie tient à l’opposition entre le licite (halal) et l’illicite (haram): la senteur de vanille est-elle halal? Puis-je manger dans un fast-food? La gélatine est-elle haram? Puis-je déjeuner dans un avion? Tous les fromages sont-ils permis? Pour imposer leur conception rétrograde de l’islam, certains ont même tenté de prendre la direction des mosquées. Leur technique d’infiltration est simple: ils se présentent comme les seuls vrais croyants, respectueux du message divin et de la tradition (sunna), et à ce titre exigent qu’on suive leurs recommandations. A Rouen, c’était il y a deux ans environ, des fidèles ont fait un voyage d’études en Arabie Saoudite. A leur retour, ils ont distribué des tracts à la sortie de la mosquée. Dans ces documents, ils attaquaient de front les autres écoles de l’islam. «Certains des membres de ce groupe, rapporte Farid B., diffusaient une cassette vidéo dans laquelle le cheikh Rabi Madakha Ali exhortait les musulmans à quitter cette terre impie.» La polémique a fini par déborder de l’enceinte de la mosquée. Sur le trottoir, les gens se sont affrontés. «Nous avons donc mis une bonne raclée à ces fauteurs», conclut Farid B. Affaire classée… A Roubaix, Ahmed, travailleur social, a fréquenté la mosquée Archimède, considérée comme l’un des plus anciens points de ralliement des salafistes arrivés d’Algérie en 1991. «A l’époque, ils étaient les seuls à faire les prêches en français et en arabe. De plus, ils se rendaient très disponibles. On avait le sentiment d’être bien entourés.» Mais avec les événements d’Algérie, la mosquée a évolué et Ahmed s’en est détourné. «Je voulais apprendre à vivre mon islam en France, alors qu’eux ne nous parlaient que du régime mécréant des généraux algériens et de la lutte des musulmans du monde entier contre les infidèles et les croisés.» Aux Mureaux, dans les Yvelines, les salafistes sèment la discorde au sein des familles. Depuis quelques mois, Pascale a peur pour son fils Marc, âgé d’une vingtaine d’années. Il y a deux ans, Marc a perdu son meilleur copain dans un accident de voiture. Un drame qui a bouleversé ce jeune homme psychologiquement fragile, passionné de basket et élève en BEP comptabilité. «Nous sommes même allés ensemble au Maroc voir la famille de son ami», explique Pascale. Mais rien n’y fait, Marc ne se remet pas. A la même époque il décide de se convertir à l’islam. Au début, Pascale, qui n’a rien contre cette religion, respecte son choix. Puis la situation se gâte. «Il s’est peu à peu éloigné de nous. Il refusait de voir ses amis et ne parlait plus avec sa propre sœur.» En janvier 2002, Marc est exclu de son lycée parce qu’il refuse de retirer le keffieh qui lui couvre la tête. Son discours aussi change. Plus question de condamner les attentats du 11 septembre comme il l’a fait au lendemain du drame. «Il est maintenant persuadé que c’est un complot des Etats-Unis.» Pascale a tout tenté pour le raisonner, mais «le dialogue est devenu impossible». Elle a bien entrepris de lui faire rencontrer d’autres musulmans, mais Marc a systématiquement décliné ses invitations au prétexte que les seuls vrais musulmans vivent en Arabie Saoudite… Il y a quelques semaines, Marc est parti précipitamment au Maroc où il s’est marié sans prévenir sa mère. Dans sa chambre, Pascale a retrouvé de nombreux ouvrages salafistes. 2. La réaction des habaches A la tête du front antisalafiste, l’Association des Projets de Bienfaisance islamique en France (APBIF), plus connue sous le nom d’Habache, a lancé une grande campagne contre les émules du wahhabisme. Créé au Liban au début des années 1970 par le cheikh el-Harrari, originaire d’Erythrée, ce mouvement puise ses origines dans une branche soufie rattachée à la confrérie Rifaiya de Damas. Puis très vite, remarque un policier français, avec l’appui de la Syrie, il se transforme en «véritable machine de guerre contre le wahhabisme». L’une des grandes figures médiatiques du habachisme en France n’est autre que Abd Samad Moussaoui, le frère de Zacarias Moussaoui, considéré par les Américains comme le 20e homme du commando du 11 septembre. Auteur d’un livre (1) qui raconte le parcours de son cadet, Abd Samad règle ses comptes avec le wahhabisme. Ce mardi 19 novembre, comme chaque année, l’APBIF a invité des membres de la communauté musulmane de France, des diplomates et des journalistes à son banquet de rupture du jeûne. La réception a lieu dans les locaux feutrés de l’Unesco, au 7e étage. L’organisation est parfaite, le service d’ordre imposant. Les convives ont troqué la djellaba pour le costume trois pièces. Le repas aux mille saveurs est servi pendant qu’une chorale d’une vingtaine d’hommes récite des chants et des évocations soufies à la gloire d’Allah et de son Prophète. Bref, rien n’est laissé au hasard pour assurer le succès de la manifestation. A la tribune, le président de l’APBIF, Walid Dabbous, trace la voie à suivre: haro sur l’extrémisme wahhabite! Tel Voltaire voulant combattre le fanatisme catholique en cultivant les fruits de la raison, Walid Dabbous milite pour un islam qui cultive les fruits de la modération. Mais ce docteur en informatique niçois n’a rien d’un Candide. A un «Traité de la tolérance» il préfère une déclaration de guerre contre «l’idéologie wahhabite et terroriste, l’appel qotobiste et extrémiste [les Frères musulmans, NDLR]…». Réparties à chaque table, les troupes reprennent en chœur le message du chef. «Nous sommes en guerre contre ces groupes, reconnaît Ahmed, mais nos armes sont l’intelligence et la persuasion.» A voir… Car sur le terrain le choix des armes est différent. Disons qu’elles semblent moins pacifiques... «Au début des années 1990, se souvient un policier chargé de la surveillance des groupes islamistes, les habaches se rendaient souvent à la Mosquée de Paris pour provoquer les militants du FIS qui distribuaient des tracts. Nous sommes souvent intervenus pour faire cesser les bagarres.» A Montpellier, l’un des fiefs de l’APBIF, on garde aussi un mauvais souvenir des habaches. Salim est médecin. Il militait au sein de l’association Tous Citoyens. Objectif: inviter les jeunes issus de l’immigration à remplir leur devoir civique. Mais au lendemain du 12 décembre 1999, Salim a tout arrêté. Ce jour-là, il avait organisé une rencontre à la salle Renaissance en plein centre-ville sur le thème «l’Islam dans la République». Parmi les invités: Abdel Aziz Chambi, militant musulman venu de Lyon pour faire partager son expérience. Près de 300 personnes s’étaient déplacées pour écouter les conférenciers et poser des questions. «Au bout d’une heure de conférence, se rappelle Salim, les militants habaches ont commencé par nous contredire violemment en nous accusant d’être des musulmans ignorants.» Abdel Aziz Chambi se souvient même qu’Abd Samad Moussaoui l’a pris à partie en l’accusant d’«être pire que les juifs et les croisés»! Résultat: la rencontre tourne au pugilat. Les chaises volent, les coups pleuvent. La police est obligée d’intervenir pour séparer les protagonistes. Salim dépose plainte contre l’association des habaches. Mais la justice n’a donné aucune suite à cette affaire. Les habaches se sont même rendus au cœur du rassemblement des Frères musulmans pour les défier. En 2000, lors de la grande rencontre annuelle du Bourget, ils ont sifflé le discours du cheikh al-Qaradaoui, l’une des plus importantes personnalités du mouvement. Du coup on s’interroge. Les habaches useraient-ils d’un double langage: démocrates avec les Occidentaux et intolérants à l’égard des autres courants de l’islam? Rachid était un des leurs jusqu’en 1998. Il a rompu avec eux à cause de «leur sectarisme». Avec le recul, il estime avoir été embrigadé par un discours qui rejette tous les autres croyants. «Les habaches vous transmettent la haine et la méfiance des autres. Du coup, on s’isole du reste de la société.» Quatre ans après avoir rompu avec eux, Rachid reste amer. Son jeune frère fréquente toujours leur mosquée. Pis, il a excommunié ses propres parents, qu’il traite de mécréants. «Les habaches sont une minorité dans l’islam de France, explique un policier. Ils ne représentent pas une menace pour la sécurité. En revanche, ils ne facilitent pas l’intégration des jeunes musulmans.» Comme à l’occasion de l’une des dernières grandes affaires de foulard. C’était en 2000 à La Grand-Combe, dans les Cévennes, où deux jeunes filles, Françaises converties, ont refusé pendant une année de retirer leur voile à l’entrée du collège. Leur demi-frère, lui aussi converti à l’islam, était militant habache. La haine mutuelle entre les habaches et les salafistes ne fait pas seulement couler beaucoup d’encre. Elle fait aussi verser le sang. Le 31 août 1995, le cheikh Nizar Halabi, le numéro deux du mouvement habache, est assassiné à Beyrouth par deux hommes. L’enquête indique quelques mois plus tard que le commando appartiendrait à un groupe alors inconnu appelé Ousbat al-Ansar (Ligue des Partisans du Prophète). A l’époque, les policiers libanais acquièrent l’intime conviction que cette organisation mystérieuse, composée d’anciens combattants d’Afghanistan, entretient des liens avec Oussama Ben Laden, illustre représentant des salafistes dans leur version djihadiste. C’est également au Liban que les habaches ont affronté les Frères musulmans à travers la Jamâa islamiya (Société islamique). Des heurts sanglants ont opposé les deux groupes dans plusieurs villes libanaises au début des années 1990. La France représente un enjeu important pour les habaches. Depuis le milieu des années 1990, ils ont décidé de conquérir les beurs de banlieue. «Est-ce un hasard, remarque un spécialiste, si l’un des leaders installé à Beyrouth s’est marié avec une beurette afin de pouvoir circuler librement?» L’enjeu est de taille: il s’agit de concurrencer les autres mouvements de réislamisation. Les wahhabites trônent en haut du hit-parade de leurs ennemis. Outre le danger terroriste, ils leur reprochent de dévier de la voie de l’islam, d’être en sorte des mécréants. Pour comprendre ce qui les oppose, il faut se pencher sur le dogme musulman. Les habaches, mais ils ne sont pas les seuls, accusent en particulier les wahhabites d’anthropomorphisme (tachbih). Les wahhabites agacent aussi parce qu’ils mènent une traque obsédante à la moindre innovation dans le dogme (bida). Ils auraient également abjuré les quatre écoles juridiques du sunnisme (hanafite, malékite, chafiite et hanbalite), même s’ils sont réputés proche du hanbalisme, la plus stricte d’entre elles. L’idéologue hanbalite le plus connu est le grand savant Ibn Taymiya (1236-1328), fréquemment cité par les terroristes. Ibn Taymiya servit notamment de caution religieuse aux assassins des moines de Tibéhirine. Rejetant les écoles, les wahhabites appelleraient logiquement les musulmans à se défaire de la tutelle des oulémas (savants musulmans). «Nous ne sommes pas appelés à suivre les hommes, mais uniquement le Coran et la sunna» est l’un de leurs slogans favoris. Pourquoi alors la plupart des jeunes wahhabites font-ils systématiquement référence aux oulémas saoudiens: Ibn Baz, Oussaïmine, al-Cheikh…? La confrontation entre les wahhabites et les habaches trouve une illustration particulière sur internet. Insultes, désinformation, excommunications, tous les coups sont permis. En tapant le mot «habache» sur les moteurs de recherche, on arrive sur une adresse intitulée Habache.online. Il s’agit en fait d’un site anti-habache qui prétend lever le voile sur les partisans du cheikh Harrari: «Spécialistes de la manipulation mentale… violents à l’égard des autres musulmans… ils sont à l’origine de beaucoup de troubles aux Etats-Unis…» On en appelle même au Prophète pour mettre au jour «l’hérésie wahhabite». Selon al-Boukhari, l’un des plus éminents savants, auteur d’un ouvrage en huit volumes rassemblant les hadith (faits et gestes du Prophète), le messager de Dieu aurait lui-même désigné la région du Najd, berceau du wahhabisme, comme le lieu où «apparaîtra le fer de lance du diable». «La fitna (discorde) viendra de l’est», aurait-il ajouté, en référence à la situation de Riyad (capitale saoudienne) par rapport à Médine. «Tout cela n’est que mensonge et déformation de la réalité», s’emporte Rachid, qui a passé quelques mois à étudier l’arabe et le Coran au Yémen. «Le Prophète désignait l’Irak comme le foyer de la discorde et non Riyad. C’est prouvé par les grands savants.» A chacun sa version… 3.Tabligh et Frères musulmans Quid des autres grandes écoles théologiques de l’islam? Elles sont souvent, bien malgré elles, les victimes de ces luttes fratricides. Le Tabligh, mouvement missionnaire, piétiste et apolitique fondé en Inde britannique en 1920, est le plus ancien des courants islamistes en France. Ses premières actions remontent à la fin des années 1970. Les tablighis ne sont épargnés ni par les wahhabites ni par les habaches. Les premiers leur reprochent leur inertie et surtout leur inculture. «Ils n’ont aucune école, aucun savant d’envergure, estime Hamed, ils laissent les musulmans vivre dans l’ignorance des textes sacrés.» Pour Walid Dabbous, représentant des habaches en France, «une partie du Tabligh a été infiltrée par les wahhabites». Les Frères musulmans, courant fortement implanté en France à travers l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF) figurent parmi les cibles favorites des salafistes, des habaches mais aussi des musulmans modérés. Les premiers leur reprochent d’encourager les musulmans à s’engager politiquement et socialement dans la société. Une double bida (innovation blâmable) à leurs yeux car, selon les salafistes, les musulmans n’ont pas le droit de faire de la politique, a fortiori sur une terre impie. Les deuxièmes dénoncent leur filiation avec les auteurs radicaux du mouvement, notamment Sayyed Qotb, auteur d’un ouvrage particulièrement lu dans les cercles les plus violents. Sayyed Qotb a écrit une œuvre importante sur l’exégèse du Coran. Mais l’histoire ne retient de lui que son livre, rédigé en prison, peu avant sa pendaison: «Dar al-islam». Enfin, les troisièmes estiment que leur islam est éloigné des préoccupations concrètes des Français musulmans. «Ce sont des hommes de réseau et d’influence qui propagent un islam dépassé et absolument pas adapté à notre mode de vie en France», remarque l’animateur d’une association musulmane. 4.Une cible: les mystiques soufis Autre courant de l’islam particulièrement attaqué par les extrémistes: le soufisme, généralement considéré comme une mystique tolérante et pacifique. Toléré, voire apprécié par ceux qui ne goûtent pas forcément le mysticisme, le soufisme est une cible privilégiée des salafistes. Ces derniers le considèrent comme une hérésie et le compare à «un océan putride qui a hérité des anciennes croyances idolâtres, mécréantes». Autant dire que les deux courants n’ont rien à se dire. Pourtant, depuis le 11 septembre, les wahhabites tentent des rapprochements. Il s’agit pour eux d’éviter l’isolement dans lequel les attentats de New York risquent de les enfermer. Eric Geoffroy, maître de conférences et adepte de la confrérie Alawiyya, a été surpris d’être invité par Abdallah Turki, le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale (ONG saoudienne), lors de son dernier voyage au Caire. «J’ai accepté la rencontre en Egypte, mais je refuse d’entamer un dialogue avec eux en France. J’ai le sentiment que tout cela n’est qu’affaire de tactique. Les wahhabites savent que le soufisme est incontournable en Occident et qu’un rapprochement avec lui contribuerait à redorer leur blason.» Pour Eric Geoffroy, l’intolérance des wahhabites envers le soufisme tient à l’origine du régime saoudien, «constitué de Bédouins qui n’ont pas accès aux subtilités du soufisme». Ce chercheur qui publie un livre en janvier pour mettre à bas les idées reçues sur le soufisme compte même en faire la publicité jusqu’à La Mecque, où il est invité à donner une conférence sur le thème de la mystique du pèlerinage. «J’y vais car j’ai la garantie que les wahhabites ne me censureront pas.» A suivre… 5.Les «hérétiques» chiites Reste la frange la plus «hérétique»: les chiites. Dans les faits, les partisans d’Ali, le gendre du Prophète, ne posent aucun problème en France à la majorité des fidèles sunnites. Avec seulement 2% des musulmans de France (9% dans le monde), les chiites de France restent relativement discrets. Ils se méfient de leurs frères sunnites. Leur maxime: «Si tu es chiite, ne le dis pas. Si tu es sunnite, proclame-le fort et haut.» C’est dans un café parisien aux douces odeurs d’encens et de narguilé, tenu par une ancienne vedette du sport, que l’on peut rencontrer des jeunes chiites. «J’évite de critiquer les autres musulmans, explique Mourad. Cela sert toujours à taper sur l’islam.» Mais en insistant un peu Mourad accepte d’évoquer ses ennemis et désigne sans hésiter les salafistes, «le courant le plus dangereux car il est lié au business et à la politique des princes saoudiens». Mourad et ses amis s’emportent contre les savants saoudiens officiels qui ont dénoncé le boycott des produits américains au prétexte que ce n’était pas inscrit dans la sunna. Ils leur reprochent aussi de ne pas considérer ceux qui meurent dans les opérations suicides contre Israël comme des martyrs. Mourad et ses amis font remarquer que l’Iran est le seul pays musulman qui n’a de relations ni avec Israël ni avec les Etats-Unis. Ils considèrent les salafistes comme «les musulmans les plus bornés, qui passent leur temps à diviser la communauté en voyant de l’hérésie et de la mécréance partout». 6.Algériens, Marocains, Tunisiens… Aux divisions «théologiques» s’ajoute l’éparpillement des musulmans selon leur origine nationale. Algériens, Marocains, Tunisiens, Turcs… contrôlent chacun leur propre mosquée. Dans cette guerre des chapelles, tous les coups sont permis pour déstabiliser son concurrent. Un exemple récent: l’affaire de la mosquée de Puteaux. Le 13 novembre, il est 5h30. L’imam Thami Raiji descend faire la première prière de la journée. A peine met-il un pied dehors qu’il est ceinturé par des hommes encagoulés de la police antiterroriste. L’homme a été dénoncé quelques mois plus tôt par une lettre anonyme dans laquelle il est présenté comme un agent recruteur d’Al-Qaida! La presse indique même qu’il s’apprêtait à frapper des cibles dans le quartier d’affaires de la Défense. Vingt-quatre heures plus tard, l’imam est relâché sans aucune charge. Mais le but est atteint: tous les journaux l’ont présenté comme un terroriste. Dur pour un lieu de culte qui attire les musulmans des beaux quartiers près de Neuilly, des 16e et 17e arrondissements de Paris. Les diplomates des grandes ambassades viennent souvent y faire leur prière. D’où vient le coup? Aujourd’hui encore les fidèles de la mosquée s’interrogent et pointent les divisions au sein du bureau de la mosquée. Des Arabes minoritaires d’un côté et des Berbères marocains majoritaires de l’autre. «Même au cours de la prière, les deux clans ne se mélangent pas», remarque un fidèle. Sans compter que cette mosquée attire les convoitises. «Tous les vendredis, la moyenne des quêtes atteint près de 1500 euros, précise-t-il. Auxquels il faut ajouter le produit de la zakat [impôt religieux].» Et de s’interroger sur la destination réelle de ces fonds. «Tant que nous fonctionnerons sous la loi 1901, il n’y aura pas de transparence des comptes», regrette un habitué de la mosquée. Les enjeux de pouvoir et d’argent ne sont pas les seuls à attiser les clivages entre croyants. «Parfois, des fidèles maghrébins refusent de prier derrière moi», regrette Mamadou Daffé, imam africain de Toulouse. Pour Kaba Sory (voir ci-contre), la mémoire de l’islam est encore trop blanche. «On a oublié tous les compagnons noirs du Prophète.» On prie donc entre Algériens, Marocains, Turcs… en oubliant que le Prophète voulait ériger une religion qui transcendait les origines ethniques et nationales pour former la grande oumma. Opposition théologique, ethnique, nationale, politique… l’islam est bien pluriel. Ce qui met à mal la théorie de Samuel Huntington sur l’affrontement entre un bloc musulman monolithique et l’Occident. A trop vouloir adopter ce point vue manichéen, on risque de passer à côté d’une réalité autrement plus complexe. Et d’empêcher ainsi une réforme interne de l’islam, éloignée des pressions extérieures qui feraient passer tout changement comme une OPA occidentale sur la pensée musulmane. Les fidèles d’Allah le savent: c’est à eux-mêmes de reconnaître leurs divergences et d’en tirer les leçons pour clarifier leurs relations avec les plus radicaux d’entre eux. «Les Arabes se sont entendus sur une seule chose: ne jamais s’entendre!» Pour beaucoup de croyants, il est temps de montrer que la conviction de l’historien du xive Ibn Khaldûn ne s’applique pas à l’ensemble du monde musulman. Ali Laïdi (1) «Zacarias Moussaoui, mon frère», Denoël.
"Coiffant les aspirations les plus viles, flattant les pulsions les plus archaïques, encourageant la paresse intellectuelle, l'intolérance, l' hypocrisie, la violence, prêchant un virilisme pathologique, justifiant les pires ignominies antiféministes, l'islam n'est ni une sagesse , ni une civilisation (mode de vie), c'est un fléau."
Gérard Zwang