« Tous les hommes rêvent, mais inégalement. Ceux qui rêvent la nuit dans les recoins poussiéreux de leur esprit s’éveillent au jour pour découvrir que ce n’était que vanité ; mais les rêveurs diurnes sont des hommes dangereux, car ils peuvent jouer leur rêve les yeux ouverts, pour le rendre possible.
C’est ce que j’ai fait. »
T.E. Lawrence, Les Sept Piliers de la Sagesse
Je viens de finir le livre "Les Sept Piliers de la Sagesse", une autobiographie écrite par T. E. Lawrence, un Anglais plus connu sous le surnom Lawrence d'Arabie. Nous découvrons, sous les yeux de l'auteur, les coulisses de la Révolte Arabe, révolte menée contre les Ottomans dont l'empire est à son déclin, pour l'avènement d'une nation arabe qui unirait toutes les tribus divisées entre elles par les vendettas séculaires.
Ici sont exposés les bases stratégiques de ce qu'on appelle maintenant la guérilla, ou guerres irrégulières, stratégies ô combien utiles pour les guerres anti-coloniales des décennies qui suivront. Le général vietnamien Võ Nguyên Giáp, vainqueur de la bataille de Diên Biên Phu qui a mis fin à la guerre d'Indochine, disait lui-même que Les Sept Piliers de la Sagesse était son "évangile de combat".
On y trouve aussi les descriptions sublimes des paysages désertiques, la culture et les mœurs des Arabes, ainsi que les tourments psychologiques de Lawrence, déchiré entre la loyauté à sa patrie, qui désire s'approprier avec les Français des terres arabes, et son désir d'un Arabie indépendante qu'il donnerait aux Arabes, et à eux seuls. Car après la Révolte, la promesse de Lawrence aux Arabes n'a pas été tenue, et cette trahison semblerait avoir marqué Lawrence jusqu'à la fin de sa vie.
Voilà des éléments intéressants qui ont inspiré Frank Herbert pour le Cycle de Dune. Que de similarités entre Paul Atréides (le frère d'Alia Atréides dont je porte le pseudo
Mais si j'écris ce sujet ici, c'est surtout parce que ce livre donne un exposé assez clair de la culture arabe (et en particulier musulmane) selon un point de vue occidental. Même si Lawrence d'Arabie a adopté jusqu'au bout les mœurs et coutumes arabes (par exemple porter le costume de Bédouins alors que la plupart des Anglais avec leur racisme ne pouvaient qu'abhorrer une telle tenue), et même s'il les a aimés, il ne pensait pas que du bien de ses compagnons de guerre. Mes ses opinons restent quand même assez nuancés. Alors qu'il éprouve une aversion envers certains aspects des croyances et religions des Arabes ainsi que de leur hédonisme débridé, il admirait cette indépendance des Bédouins, et leur soumission fataliste au destin, qui reste malgré tout, leur manière de rester libre.
En voici une citation :
« Faire partie du désert, ils le savaient bien, c’était s’engager dans un combat fatal et jamais clos contre un ennemi qui n’était
pas le monde, ni la vie, ni rien, mais l’espoir lui-même ; ce que l’humanité appelait l’échec était la liberté accordée par Dieu.
Nous ne pouvions exercer cette liberté, notre liberté qu’en ne faisant pas ce que nous aurions pu faire : alors la vie nous
appartiendrait ; car nous la maîtriserions en la méprisant. La mort [l’échec à vivre] apparaîtrait comme la meilleure des œuvres,
la dernière fidélité accessible à l’homme libre, et son loisir final. Des ces deux pôles, mort et vie, ou moins définitivement
loisir et substance, nous devrions écarter la substance - la chair même de la vie - ou, du moins, l’écarter au maximum, réduire sa
part le plus possible et nous accrocher au loisir. Ainsi nous servirions à promouvoir dans l’univers le ‘non-faire’ plutôt que le
‘faire’. »
T.E. Lawrence, Les Sept Piliers de la Sagesse
On peut trouver d'autres citations sur les moeurs et croyances arabes décrites dans ce livre dans le lien suivant (la citation ci-dessus ne s'y trouve pas) :
Les Sept Piliers de la Sagesse, critique de coranix
En voici un avant-goût :
Ce peuple [arabe] voit le monde sous des couleurs primaires ou, mieux encore, en contours découpés, noir sur blanc. Son esprit dogmatique méprise le doute, notre moderne couronne d'épines. Il n'entend rien à nos hésitations métaphysiques, à nos anxiétés introspectives. Il connaît simplement la vérité et la non-vérité, la croyance et la non-croyance, sans l'indécise continuité de nos nuances plus subtiles.
Ce noir et blanc de la vision arabe, nous le retrouvons dans l'esprit et l'ameublement. Du noir et blanc ce peuple aime la clarté, mais aussi le contraste. Sa pensée n'est à l'aise que dans les extrêmes. Par goût elle se loge dans les superlatifs. Parfois, à quelque articulation de la pensée, deux contradictions s'emparent des Arabes au même instant ; ils n'acceptent pas pour cela de compromis. Sans percevoir la moindre incongruité, ils poussent à l'absurde, avec logique, leurs opinions incompatibles. La tête froide, le jugement tranquille, dans une imperturbable inconscience dee leur oscillation, ils volent d'asymptote en asymptote.
Ce peuple à l'esprit étroitement limité peut laisser en friche son intelligence avec une résignation dépourvue de curiosité. Son imagination est vive; elle n'est pas créatrice. Il y a si peu d'art arabe en Asie qu'on peut presque le négliger; et ceependant les hommes rtiches y sont des patrons libéraux qui encouragent volontier en architecture, en céramique ou dans tout autre industrie, les talents de leurs voisins et dee leurs esclaves. La grande industrie leur est étrangère : il n'y a pas en Arabie d'organisations pour le corps ou pour l'esprit. Ils n'ont pas inventé non plus de systèmes philosophiques ou des mythologies complexes.
T.E. Lawrence, Les Sept Piliers de la Sagesse
Bonne lecture pour cette page.
Le bouquin peut être lourd pour lire (j'y ai consacré environ 28h, à raison d'une heure par jour en moyenne pour la lecture), beaucoup de digressions et de de descriptions en longueurs de petits détails, mais certains passages sont littérairement magnifiques. Comme on peut le dire c'est un livre assez inégal en qualité littéraire, mais ça vaut la peine de le lire.




