« si un corps de garde pouvait être religieux, l’Islam paraîtrait sa religion idéale : stricte observance du règlement (prières cinq fois par jour, génuflexions) ; revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles) ; promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l’accomplissement des fonctions organiques ; et pas de femmes. » Claude Levi srauss , Tristes tropismes éd. Plon, 1955, coll. Terre Humaine, p. 466
Seuls ceux qui ont vécu, j'entends réellement vécu des années dans une société musulmane peuvent comprendre ce que dénonce Levi Strauss. C’est un monde de tristesse, de ségrégation, d’oppression, tout y est terne, pas de couleurs gaies, les hommes s’habillent en gris, les femmes sont couvertes, les rires sont forcés à l’excès ou moqueurs. Chacun essaie, dans le petit espace où il a quelque pouvoir, d’exercer sa domination sur son bouc émissaire personnel, son employé, son élève, sa femme, ses filles…
Les femmes, dénoncées comme naturellement inférieures à l’homme, cumulent toutes les oppressions, recluses dans les espaces domestiques elles seront toujours assises derrières les hommes dans la voiture comme à la mosquée. Ce positionnement les reléguant au fond de la salle de prière dans un espace imposé est strictement codifié, impératif catégorique musulman... Il va de soi qu’il leur est interdit d’être muezzin, iman, mufti ou d’exercer toute autre fonction religieuse et même simplement de lire le coran à haute voix .
le musulman ne connaît rien à l’univers de la femme, c’est un monde étrange qui lui échappe totalement, empli d’arcanes liées à sa sexualité, aux lieux qui lui sont interdits, aux horaires séparés dans les hammams… Elles sortent ensemble, par groupe de trois ou quatre dans la rue, dans les magasins, subterfuge efficace pour briser l’enfermement que leur impose la phallocratie traditionnelle, les plus téméraires vont jusqu’à boire un café en terrasse.
Que disent-elles de l’homme quand elles ricanent ainsi en le regardant en coin ? Il voudrait bien croire qu’elles fantasment -comme lui à longueur de journée- sur ses performances sexuelles, sur tout ce qu’il pourrait leur faire… mais il sait bien en son être que ce n’est pas ça, elles se moquent de sa moustache broussailleuse, la même que celle de son voisin, du voisin de son voisin, de son frère, de son père, ridicule symbole étalé de sa virilité, exacerbée et contenue à la fois. Elles se moquent de son gros bide, apparat adipeux qui lui poussera inéluctablement à cause de l’existence désœuvrée qui le fixera à jamais sur les chaises des cafés, inactif, avachi, à siroter toute sa vie des thés trop sucrés, imbu du prestige que lui confère la vague impression de puissance qu’il éprouve en déplaçant sa masse avec la grâce d’un lutteur turc. Elles se moquent de ses manières grossières, de son sempiternel énervement, de sa voix forte, de ses veines gonflées qui sont autant de signaux adressés à son entourage pour exercer dans le minuscule domaine dont il est le maître, un pouvoir absolu, traitant le serveur comme de dernier des larbins.
Oui, elles se moquent de lui, n’ont d’yeux que pour ce touriste discret qui lit tranquillement son journal, un rien ébahi par les excités de la table d’à côté. Le moustachu sait, sent cette moquerie et ça le rend fou, tout le monde en prend pour son grade, ce serveur, ces putes maquillées qui sortent sans homme pour les chaperonner et qui font de l’œil sans vergogne à cet occidental efféminé, ces occidentaux qui sont à la botte des américains, des juifs, ces juifs qui tiennent les fils de la planète…
Alors, exclu de l’univers des femmes, de l’univers de l’étranger qui lui échappent autant l’un que l’autre, cet homme restera avec d’autres hommes, tous musulmans, tous identiques, condamnés à soigner leur mal-être entre hommes par des rituels d’appartenance renouvelés à chaque instant, ensemble au café à boire des thés, ensemble à fumer la chicha ensemble à manger, tout cela en bons musulmans, c'est-à-dire à l’exclusion des autres.
« Chez les Musulmans manger devient un système : nul ne saisit l’os de la viande pour ronger la chair. De la seule main utilisable (l’autre étant impure, parce que réservée aux ablutions intimes) on pétrit, on arrache des lambeaux ; et quand on a soif, la main graisseuse empoigne le verre. En observant ces manières de tables, qui valent bien les autres mais qui, du point de vue occidental, semble faire ostentation de sans-gêne, on se demande jusqu’à quel point la coutume plutôt que le vestige archaïque, ne résulte pas d’une réforme voulue par le prophète : « Ne faites pas comme les autres peuples qui mangent avec un couteau », inspiré par le même souci, inconscient sans doute, d’infantilisation systématique, d’imposition homosexuelle de la communauté par la promiscuité qui ressort des rituels de propreté après le repas, quand tout le monde se lave les mains, se gargarise, éructe et crache dans la même cuvette, mettant en commun, dans une indifférence terriblement autiste, la même peur de l’impureté associée au même exhibitionnisme. » Tristes tropiques, p.466









