de diablotin » 06 Avr 2007, 01:19
Voici un autre copier-coller de Bousselham plus connu sous le nom de Yasmina Khadra un autre écrivain algérien très célèbre à propos de ce roma et une interview d'Anouar Benmalek qu'il a donnée au quotidien algérien El Watan.
Yasmina Khadra défend Anouar Benmalek
«Ô Maria est loin d’être un sacrilège»
Son auteur évoque le drame de l’Inquisition, la déportation de près d’un million de musulmans d’Espagne.
«J’ai rencontré Anouar Benmalek récemment à Saint-Etienne; je l’ai trouvé dans un état lamentable, il se cache parce qu’un journaliste criminel, qui n’a pas lu son dernier livre, l’accuse de s’attaquer à l’Islam», lance tout haut un Yasmina Khadra devant un nombreux public acquis et qui l’a longuement ovationné. L’auteur de L’attentat n’a pas pris de gants pour traiter le journaliste d’un quotidien national de tous les noms d’oiseaux.
Il dit qu’à cause de la «bêtise», Benmalek a peur de revenir dans son pays parce qu’on a proféré des menaces contre sa personne, parce qu’il est à la merci de n’importe quel fanatique. Lorsqu’on établit un lien entre les caricatures danoises, les propos du pape et Ô Maria d’Anouar Benmalek on est en droit de s’inquiéter, dit-il en substance.
Ô Maria est un roman édité chez Fayard en 2006. Son auteur évoque le drame de l’Inquisition, la déportation de près d’un million de musulmans d’Espagne vers d’autres pays voisins, principalement vers le Maghreb. «Cette tragédie atteindra son apogée vers 1609, quand la Couronne espagnole décidera de déporter, essentiellement par voie de mer, l’ensemble des descendants des musulmans dans des conditions épouvantables. Un nombre non négligeable sera purement et simplement jeté à la mer par-dessus bord, à tel point que les pêcheurs marseillais refuseront pendant longtemps de consommer les sardines trop grasses, qu’ils surnommèrent des grenadines, les soupçonnant d’avoir consommé trop de chair de Morisques de Grenade», indiquera Benmalek après la sortie de son livre.
Mais il se trouve que le personnage principal du roman porte le nom de Aïcha. «Maria est l’image de folie désespérée, elle dont le vrai nom -dissimulé celui-ci - est Aïcha car, comme le lui explique sa tante: De toutes ses forces, ta mère désirait ton bien sans se résoudre pour autant à trahir sa foi. Quel nom secret pouvait-elle opposer dans son coeur à celui de la femme préférée des Nazaréens, sinon celui de la femme préférée de notre bienaimé Prophète! Maria, c’est ton bouclier public; mais Aïcha, c’est ton âme pour l’éternité!», précise-t-il. «En fin de compte, elle sera arrêtée par l’Inquisition et finira sur le bûcher».
Anouar Benmalek sera, à son tour, poursuivi par l’Inquisition d’un genre nouveau. Il est descendu en flammes pour avoir osé toucher aux thèmes «sacrés». Il est accusé d’hérésie parce qu’on a interprété son livre sans l’avoir lu ou par ouï-dire. Khadra plaide la présomption d’innocence car il a subi les foudres des critiques après la parution de L’attentat. «Les sionistes m’ont critiqué parce qu’ils l’ont lu et ne l’ont pas apprécié et les Arabes m’ont critiqué parce qu’ils ne l’ont pas lu. Moi, j’ai écrit un livre intelligent». Son livre a eu un succès retentissant.
Au Salon du livre, on a découvert un Yasmina Khadra confiant. On se bouscule, on s’assied à même le sol pour le voir de plus près. Il entre avec un large sourire, lance des saluts à droite et à gauche puis se met à parler.
Il hausse le ton. «Je suis un mégalomane, donc je n’ai pas froid aux yeux», lance-t-il étourdi par son succès. Le public est comblé. Voilà enfin un mec qui écrit bien et qui ne craint personne. Personne ne peut arrêter, «l’étoile filante» la parabole concerne Nedjma de Kateb Yacine, selon ses propres termes- car tous ses livres sont traduits en plusieurs langues même dans une petite île dont il n’arrive pas à prononcer le nom, sauf dans le monde arabe, bien évidemment. Khadra s’en balance. Quand une oeuvre est consacrée, on n’a plus le temps de s’attarder sur les détails.
Abdelkader Harichane
El Watan - 26 octobre 2006
Après Grenade, l’Inquisition
Plongée dans les soubassements historiques du roman Ô Maria qui décrit la répression féroce, à partir de 1492, contre les musulmans d’Andalousie et la déportation des survivants, l’une des premières de l’humanité menée de façon aussi massive, méthodique et implacable.
Pourquoi avoir choisi le thème de la répression contre les derniers musulmans d’Andalousie ?
Le thème de l’Andalousie, quoique de manière subreptice, est déjà présent dans mes précédents livres. Un personnage des Amants désunis parle, par exemple, d’une complainte Andalouse (Assafi ala diar el andalouss) très célèbre au Maghreb, qui chante la nostalgie des temps supposés heureux de cette période où la civilisation musulmane connut son apogée en termes d’art, de sciences et de tolérance. Une de mes nouvelles dans Le poumon étoilé est même intitulée L’Andalousie ! C’est dire que ce sujet a longtemps et obstinément trotté dans ma tête, sans que j’ai le courage cependant de m’y lancer à corps perdu.
Et puis, un jour – parce que la vie est courte…– je me suis persuadé qu’il était temps pour moi de l’affronter. Je me suis alors lancé dans l’aventure, visitant l’Andalousie, avalant des dizaines d’ouvrages, hésitant pendant des mois sur l’angle d’attaque du roman. Quand, finalement, le cœur serré, je suis arrivé en 1492, au moment où l’épopée musulmane prend fin avec la capitulation de Boabdil à Grenade, je me suis interrogé, presque distraitement la première fois : mais qu’arrive-t-il ensuite aux vaincus ? Et là, à ma grande surprise, je me suis heurté à une espèce de sécheresse générale de la documentation et de la littérature.
L’histoire des derniers musulmans d’Andalousie semble très mal connue, autant par les musulmans que les chrétiens, n’est-ce pas ?
Les vainqueurs et, de manière paradoxale, les vaincus également, semblent tomber d’accord, dès cette époque, pour enfouir dans le silence le terrible siècle de persécution, religieuse d’abord, raciale ensuite, qui suivra la défaite de Grenade. Les mémoires populaires des deux côtés de la Méditerranée refuseront de s’emparer du thème, pourtant apocalyptique, de l’immense déportation qui clora en 1610 le calvaire des morisques.
J’ai eu l’intuition que je tenais là un aspect pertinent, permettant de comprendre comment une civilisation qui avait été, à un moment donné, probablement l’une des plus brillantes de l’histoire de l’humanité, avait pu disparaître aussi facilement d’un pays où elle avait prospéré pendant huit siècles. J’ai commencé à creuser la question et j’ai découvert, à force de lectures, cet aspect totalement méconnu de la tragédie (il n’y a pas de mot plus juste !) des morisques.
Malgré la promesse faite par les rois catholiques à Boabdil, au moment de sa capitulation, de respecter les us et coutumes des musulmans défaits, les brimades allaient très vite prendre une grande ampleur. Les déplacements des populations musulmanes (de Grenade en particulier), les conversions forcées, parfois en aspergeant des foules entières de musulmans au moyen de balais plongés dans des seaux d’eau bénite, furent accompagnées par les interdictions les plus vexatoires, comme celle du renforcement en 1566 de l’interdiction déjà en vigueur d’écrire ou de parler la langue arabe, même dans son propre foyer et qui prévoyait trente jours d’enchaînement en prison à la première infraction, deux fois plus à la seconde et cent coups de fouet et quatre années à ramer sur les galères royales en cas de troisième récidive.
Mais ils ont tout de même résisté…
Oui, la résistance des morisques à leur acculturation demeurera très forte et même s’ils étaient devenus officiellement des chrétiens, la plupart continueront à pratiquer en secret leur foi d’origine, malgré la délation omniprésente et les bûchers fort actifs de l’inquisition. De nombreux soulèvements, culminant dans la révolte des Alpujarras au milieu du 16e siècle, écrasée dans un abominable bain de sang, allaient encore plus accroître le sentiment de désespoir des morisques, amplifié, si cela était encore possible, par les lois de la limpieza de sangre (pureté du sang) prévoyant que la plupart des emplois étaient subordonnés à la présentation d’un document notarié prouvant l’absence sur quatre générations d’ascendants musulmans ou juifs.
Cette obsession de la « pureté » qui s’était emparée de l’Espagne catholique connaîtra son terme ultime avec l’ordre édicté en 1609 par le roi Philippe III, de déporter tous les morisques, hommes, femmes et enfants, et ce, quel que soit leur degré de foi chrétienne, simulée ou réelle.
Qu’est-ce qui permet de dire qu’il s’agissait de la première grande déportation dans l’histoire du monde ?
J’ai moi-même été surpris par l’ampleur et le caractère méthodique de l’organisation de cette opération du déplacement de tout un peuple. Tous les spécialistes qui ont étudié la question sont frappés par l’énormité de l’événement, « à la limite des moyens dont pouvait disposer un Etat d’ancien régime ».
Des vaisseaux de guerre en nombre incalculable ainsi que des navires marchands affluant de tous les ports d’Europe furent utilisés pour mener à bien l’expulsion manu militari, dans des conditions effroyables, d’un pan entier de la nation espagnole, coupable seulement d’avoir professé dans le passé une foi différente de la foi officielle. Jamais auparavant dans l’histoire, un tel déplacement de population n’avait été préparé et exécuté avec autant de soin, mettant en jeu froidement et sans la moindre once d’humanité, toute la puissance militaire et civile d’un Etat. Beaucoup de morisques périront pendant la mise en œuvre de cette déportation.
Le personnage de Maria est très particulier : blasée, perverse et sournoise, elle est à la limite odieuse. Pourtant, elle suscite autant de pitié que de sympathie. Comment avez-vous élaboré ce personnage ?
Je voulais un personnage qui rende compte de toute la complexité de l’époque. Même si elle est morisque, Maria vit d’abord une enfance chrétienne. Comme la plupart des enfants morisques, ce n’est qu’à la puberté qu’elle apprendra, sous le sceau du secret, qu’elle est musulmane. Commence pour elle une vie de dissimulation et d’épreuves qui la verront capturée et vendue comme esclave, violentée, enfuie, mariée à un morisque bafoué qui finira par la dénoncer à l’inquisition.
Maria, dans une sorte de folie désespérée, se révolte contre son époque. Elle paiera cher cette révolte impuissante contre la « pureté » religieuse, raciale et sociale. Parce que son monde est fondamentalement injuste, il lui arrivera d’être injuste, même avec ceux qui l’aiment. Elle est, à certains moments, odieuse comme vous le soulignez. Et pourtant, elle est une victime, la victime absolue, elle qui ne demandait qu’une toute petite chose : quelques miettes de bonheur…
Ce personnage était-il si important pour mieux comprendre les morisques ?
Je le pense. Un roman n’est pas là pour illustrer une thèse, mais pour rendre compte d’une expérience humaine avec toutes les ambiguïtés, les défaillances, les imperfections, mais aussi la grandeur de l’être humain. Maria est tout cela à la fois : mesquine et sublime, pécheresse absolue et miracle de sacrifice, quand elle pense par exemple à l’avenir de son fils.
C’est parce qu’à la fin, le lecteur éprouve de la compassion pour cette Maria, qu’il gardera peut-être dans son esprit l’idée que les morisques n’étaient pas une entité historique abstraite, mais un peuple composé d’individus qui, tous, avaient eu une vie aussi importante à leurs yeux que la sienne. Malgré l’abîme du temps qui le sépare d’eux, des frères en humanité en somme.
Comment vous est venue l’idée des fantômes ? Vous auriez tout aussi bien pu construire le roman avec des vivants jusqu’au bout…
Le personnage de Maria est inspiré d’une morisque qui a réellement existé. Je dédie d’ailleurs mon livre à cette femme, torturée puis brûlée par l’Inquisition. Je ne supportais pas l’idée que Maria meure aussi définitivement que cette femme. Je lui ai alors donné un petit sursis en la faisant renaître comme fantôme, mais en traitant cette partie-là de mon livre de la manière la plus réaliste possible. Le lecteur jugera à la lecture s’il est convaincu par mon procédé…
Entre le réel et l’irréel, il n’y a qu’un pas. Quelle est la part de vérité contenue dans Ô Maria ?
Malheureusement, beaucoup trop grande ! Tout ce qui concerne les persécutions contre les musulmans, les humiliations, les tortures, les guerres, la cruelle déportation des morisques n’est, hélas, que trop vrai.
Quel sentiment avez-vous éprouvé, une fois le roman terminé ?
Du soulagement d’abord, de la tristesse ensuite de voir que, sans m’en rendre compte, j’avais composé un roman « contemporain », tant le fanatisme des uns et des autres, l’inextinguible soif de pureté, le choc et la guerre des civilisations que je traitais dans mon livre semblent brûlants d’actualité. Et puis, l’amertume très profonde de ressentir encore plus fortement le contraste entre ce qu’avait été le monde musulman à l’apogée de son intelligence et l’espèce d’immense geôle qu’il est devenu maintenant pour la majorité de ses citoyens…
Vous devez certainement être sur le prochain livre, ou tout au moins avoir une idée précise de son thème.
Je crois que je vais travailler sur une période moins lointaine. Je passe ces trois prochaines années au Canada où j’espère, malgré le froid ( !), mener à terme mon nouveau roman. Je suis dans la phase la plus délicate du travail de romancier : celle où il décide de se jeter à l’eau (de l’écriture…), tout en étant habité par la crainte perpétuelle de s’être trompé de sujet ! Je croise donc les doigts pendant que j’écris…
Zineb Merzouk
Le Soir d'Algérie - 7 octobre 2006
"Mon livre est un hymne au courage et au désespoir des derniers musulmans d'Espagne"
Après Le poumon étoilé, l’écrivain algérien, installé en France, Anouar Benmalek, revient. Il revient et avec force. Avec son tout dernier roman, intitulé Ô Maria, l’auteur rouvre une blessure restée, et pour longtemps, une tache noire dans la mémoire des musulmans, notamment ceux d’Andalousie. Il s’agit de la Reconquista, ou, en termes plus clairs, la déportation des musulmans d’Espagne vers la France, l’Italie, le Maghreb et la Turquie.
L’estimation des déportés varie entre 500 000 et 1 000 000 de personnes. Beaucoup d’entre eux étaient sommés de se convertir au christianisme. Ceci est le cas du personnage principal du roman de Benmalek, qui a été contraint de se “défaire” de son prénom, Aïcha, et de le changer par celui de Maria.
Néanmoins, “la majeure partie de ces musulmans convertis — surnommés péjorativement morisques — continueront malgré tout à pratiquer clandestinement leur foi d’origine au prix de multiples dangers dont le plus terrible était de tomber aux mains des tortionnaires de l’Inquisition et finir brûlés vifs dans un grand feu offert au roi et à la populace”, souligne l’écrivain dans l’entretien qu’il a eu l’amabilité de nous accorder.
Le Soir d’Algérie: Votre dernier roman traite de la déportation des morisques, pourquoi votre choix s’est-il porté sur cette période tragique de l’histoire de la civilisation musulmane ? Anouar Benmalek : Dans le cœur de tout habitant de ce vaste ensemble qu’on appelle le monde arabe, le thème de l’Andalousie occupe une place particulière, presque consolatrice. Cette période lumineuse, idéalisée souvent, fantasmée parfois, de l’histoire de la péninsule ibérique rappelle aux citoyens de ces nations qui vont de la mer Rouge à l’Atlantique qu’ils ne sont pas condamnés à subir éternellement le statut d’indignité et d’humiliation qui est le leur actuellement.
Relisant les pages d’histoire de ces huit siècles de présence musulmane en Espagne, ces hommes et ces femmes, partout écrasés à l’intérieur et à l’extérieur de leurs multiples patries, s’aperçoivent que leurs prédécesseurs avaient pu, eux aussi, à l’instar des citoyens des grandes civilisations, apporter dans le passé, et de quelle manière, leur contribution aux progrès des arts et des sciences : l’Icare arabe, Ibn Firas, fut le premier, par exemple, à expérimenter près de Cordoue une machine volante.
Le passé andalou sert ici d’espoir pour le futur, n’est-ce pas ?
Bien sûr. Je savais donc, en tant qu’écrivain, qu’à un moment ou un autre de ma vie j’allais aborder ce sujet. Je me suis donc mis à lire des dizaines d’ouvrages sur le sujet, ébloui par cette époque où les musulmans étaient au cœur du monde grâce au dynamisme de leurs institutions politiques et religieuses et de leur capacité incroyable — confinant au génie, si on compare avec le reste du monde qui leur était alors contemporain — à faire coexister ensemble des gens de différentes croyances pour le bien de leur communauté.
Puis un jour, je me suis demandé qu’est-il arrivé à ces musulmans après la chute de Grenade en 1492, date qui signe la fin de l’Andalousie musulmane ? Et là, l’épopée se change en tragédie. Malgré la promesse des rois catholiques, les musulmans vont bientôt être obligés de se convertir par la force. Et, pendant un siècle, par la grâce de l’Inquisition, les bûchers vont se succéder aux bûchers, les humiliations aux massacres de la guerre des Alpujarras, les mesures vexatoires, comme l’interdiction de la langue arabe ou des vêtements traditionnels vont accompagner les autodafés de centaines de milliers de livres, tant saints que profanes, ainsi que les destructions de mosquées.
La majeure partie de ces musulmans convertis — surnommés péjorativement morisques — continueront malgré tout à pratiquer clandestinement leur foi d’origine au prix de multiples dangers dont le plus terrible était de tomber aux mains des tortionnaires de l’Inquisition et finir brûlés vifs dans un grand feu offert au roi et à la populace. Cette tragédie atteindra son apogée vers 1609, quand la couronne espagnole décidera de déporter, essentiellement par voie de mer, l’ensemble des descendants des musulmans dans des conditions épouvantables.
Un nombre non négligeable sera purement et simplement jeté par-dessus bord, à tel point que les pêcheurs marseillais refuseront longtemps de consommer les sardines trop grasses, qu’ils surnommèrent des grenadines, les soupçonnant d’avoir consommé trop de chair de morisques de Grenade !
Le contexte de votre livre est, en effet, terrible. Vous l’avez décrit dans toute sa cruauté. Pourquoi ?
J’ai eu l’impression de l’existence d’un énorme trou de mémoire des deux côtés de la Méditerranée. Un peuple tout entier avait été déporté de la manière la plus horrible et la mémoire populaire de part et d’autre ne semble en avoir gardé aucune trace. Pourquoi ? Voilà la question à laquelle je me suis attaché à trouver un début de réponse pendant les cinq cents pages de Ô Maria. Je décris le contexte et les abominations de l’Inquisition, ses multiples attaques contre les croyances et les coutumes de ceux qui, un temps, avaient été les maîtres de l’Espagne.
J’ai lu attentivement les documents des multiples procès menés par l’Inquisition contre les musulmans et sa volonté impitoyable d’effacer à jamais toute trace de religion musulmane du cœur des morisques. Je rapporte des détails épouvantables dans mon livre, je n’épargne pas le lecteur parce que je pense qu’il est adulte. Ces musulmans du XVIe siècle, obligés d’avoir deux identités antagonistes, une publique et une clandestine, avaient été d’un courage exemplaire, même dans leur désespoir.
La déraison qui semble s’emparer de certains d’entre eux est le reflet exact de cette époque de barbarie sans borne. Maria est l’image de cette folie désespérée, elle dont le vrai nom — dissimulé celui-ci — est Aïcha car, comme le lui explique sa tante : “De toutes ses forces, ta mère désirait ton bien sans se résoudre pour autant à trahir sa foi. Quel nom secret pouvait-elle opposer dans son cœur à celui de la femme préférée des Nazaréens, sinon celui de la femme préférée de notre bienaimé Prophète ! Maria, c’est ton bouclier public ; mais Aïcha, c’est ton âme pour l’éternité !”.
Pour vous, Aïcha est le vrai nom de Maria, celui qui définit l’héritage musulman que sa mère veut lui léguer. Aïcha la morisque porte donc un masque pour continuer d’être musulmane ?
En quelque sorte, mais ce masque est très fragile. En fin de compte, elle sera arrêtée par l’Inquisition et finira sur le bûcher. Je dois dire que je me suis inspiré de l’histoire d’une morisque qui a réellement existé, et à laquelle j’ai d’ailleurs dédié le livre.
Votre ouvrage est un devoir de mémoire ? Vous ouvrez les cicatrices du passé pour mieux expliquer notre présent ?
Je pense que l’histoire des morisques mérite d’être connue parce qu’elle nous montre à quelle extrémité le fanatisme peut conduire les êtres humains. En édictant ces “lois du sang”, qui obligeaient le postulant à un emploi à produire un document notarié prouvant, en particulier, qu’il n’avait aucun parent musulman parmi ses ascendants et en mettant en œuvre la première déportation de cette ampleur dans l’histoire européenne, l’Espagne, par fanatisme, s’est volontairement privée d’une partie importante de sa population au nom d’une pureté religieuse qui se révélera d’ailleurs désastreuse pour elle.
Écrivez-vous en suivant les directives de vos émotions ou préférez-vous écrire en vous basant sur un travail de recherche purement historique, à la façon d’Amin Malouf ?
Soit dit en passant, j’admire beaucoup Léon l’Africain d’Amin Malouf. Quant à moi, j’écris en général en me basant à la fois sur une recherche historique approfondie et sur l’idée simple que les êtres humains, à travers les siècles, demeurent fondamentalement les mêmes, surtout en ce qui concerne les émotions de base : l’amour, la haine, la peur, la compassion…
Que pensez-vous de l'idée du dialogue et/ou du choc des civilisations ?
L’idée qui sous-tend le slogan du choc des civilisations est que celles-ci doivent obligatoirement s’affronter à mort jusqu’à la victoire de la plus puissante. Cette idée nauséabonde est infiniment dangereuse ; elle considère l’humanité comme un ensemble de tribus dont la seule destinée serait une perpétuelle confrontation haineuse qui se conclurait tôt ou tard par une guerre planétaire. Le chemin pour éviter cette fin apocalyptique est bien entendu semé d’embûches et chacun doit donner du sien pour qu’à la place du choc, il y ait le dialogue des civilisations.
En fin de compte, nous ne sommes qu’une seule espèce, l’Homo sapiens, condamnée à vivre sur une minuscule et banale planète d’un non moins banal système solaire perdu dans un grandiose univers. Le maître mot du dialogue salvateur pour notre espèce devra être, quelles que soient les circonstances, tolérance, tolérance, tolérance…
Quels sont vos projets ?
Je passe cette année et les deux suivantes à Toronto, à l’invitation d’une université canadienne. C’est exactement le temps qu’il me faut pour écrire un nouveau roman !