Le récit de Salâman et Absâl est un sommet de la philosophie islamique où le désir charnel est sublimé en élévation spirituelle. Henry Corbin en donne le sens ésotérique dans son ouvrage Avicenne et le récit visionnaire. Je vais en donner la trame afin de mieux mettre en relief les rapports totalement ambigus entre les deux sexes dans l'islam.
Il y avait dans les temps anciens, antérieurement au déluge, un roi sage puissant nommé Hermanos, or, malgré ou à cause de ses vertus immenses, il ne pouvait avoir d’enfant, la raison en étant qu’il n’avait aucune inclination pour les femmes. Il consulta un sage, un homme divin, Aqlîqûlâs, qui avait été initié à l’ensemble des sciences secrètes. Ce sage convainquît le roi de lui confier un peu de liqueur séminale avec laquelle il féconda une racine de mandragore, d’où naquit enfin l’héritier tant désiré. L’herméneutique exégétique que donne Henri Corbin, maître incontesté de l’islamologie, est extraordinaire de pénétration quant à l’interprétation des symboles, du sens des patronymes et ravit le musulman lettré qui trouve là un sens caché hors de portée de la masse, une mystique approfondie qui parle au cœur de celui qui a foi en la réalité de ces mondes révélés par le sens ésotérique du texte, et le transporte intérieurement.
Mais en dehors de la sphère de la croyance reste le fait brut, celui d’un homme qui ne veut ou ne peut avoir de rapport sexuels avec une femme. L’héritier sera Salâmân, né d’une immaculée conception, archétype d’exclusion de la sexualité qui obsède de manière récurrente l’imaginaire humain, des grecs qui s’accouplaient avec la terre jusqu'à la vierge Marie fécondée par la parole de l’archange Gabriel introduite en son oreille.
N’ayant pas de mère, on lui trouva pour nourrice une jeune femme de 18 ans d’une très grande beauté, Absâl, avec laquelle il entretint des liens si intenses que l’affection qu’il avait pour elle se changea en amour dès qu’il devint homme, au point qu’il ne pensait plus qu’à elle, ne vivait plus que pour elle, indifférent à la succession au trône à laquelle son père voulait le préparer.
le roi essaie par tous les moyens de le raisonner : « l’être humain doit tendre à se rapprocher toujours plus du monde de la Lumière supérieure qui l’emporte sur toute autre lumière et qui est son véritable séjour, tandis que le séjour des choses sensibles représente une condition inférieure à toutes les autres ». Rien n’y fait, à chaque fois Salâmân se confie à Absal et ensemble ils déjouent toujours les plans dHermanos. Toutefois la pression est telle qu’ils décident de se sauver, sous d’autres climats jusqu’au-delà de la mer d’occident, mais le roi grâce à des pratiques magiques les retrouve, en vient à la violence et les deux amants désespérés ne trouvent le salut qu’en se jetant tous les deux dans la mer. Alors Hermanos commanda à l’entité spirituelle de l’Eau d’épargner Salâmân, quant à Absâl, elle se noya.
Là encore tout est symbole : l’exil vers l’occident, terre des désorientés, l’absorption dans la mer comme symbolique alchimique de l’engloutissement conduisant à la régénération et à une nouvelle naissance, etc. Les lecteurs de Henry Corbin trouveront dans son travail impressionnant d’érudition le sens profond de cette mystique sibylline.
Le dénouement est extraordinaire. Craignant que son fils, de douleur, ne sombre dans une folie irrémédiable, le roi demande à nouveau l’aide d’Aqlîqûlâs.
« Le sage interpelle l’enfant : «Ô Salâmân, veux-tu rejoindre Absâl ?- Eh! Comment ne le voudrais-je pas ?... – Viens donc avec moi jusqu’à la grotte du Sarapéion, nous y passerons toi et moi quarante jours en invocations, grâce à cette pratique Absâl te sera rendue. » Salâmân accepte et ils partent ensemble. Cependant le sage stipule trois conditions : en premier lieu Salâmân ne lui cachera rien de son état, comme doit le faire un malade envers son médecin ; en second lieu Salâmân revêtira une robe exactement identique à celle d’Absâl, et toutes les actions qu’il verra faire par le sage il les fera également ; toutefois le sage jeûnera quarante jours continus tandis que Salâmân rompra le jeune chaque semaine ; enfin, troisième condition, il n’aimera toute sa vie durant d’autres femmes que Absâl. « J’accepte tout cela de toi ô sage », répondit Salâmân. »
En proie à l’âpreté du jeûne Salâmân chaque jour voyait la forme d’Absâl le rejoindre, lui parler, il s’entretenait tendrement avec elle et en remerciait le sage avec la plus grande gratitude. Mais au bout de quarante jours une forme d’une beauté extraordinaire vint à sa place, une beauté parfaite, Vénus elle-même, dont Salâmân tomba éperdument amoureux, d’un amour si total qu’il oublia Absâl. Ou tout au moins, il oublia l’Absâl terrestre, car la figure de Vénus avec laquelle il voulait unir désormais le reste de son existence n’était autre que cette partie de lui-même, de sa propre âme, que les musulmans croient être notre ange. C’est là tout le fond de l’émanatisme avicennien, la conjonction entre le moi et ce qui pense en moi dans l’élévation vers la vérité spirituelle. Absâl s’était transfigurée dans la sublimation de l’Amour en tant que Présence divine à l’intérieur de Salâmân, devenu homme complet, sage parfait. Par cette osmose, Salâmân retrouvant en lui celle à laquelle il avait juré un amour éternel, restait fidèle à sa promesse.
Cette communion avec l’intelligence agente n’est qu’un degré dans l’élévation qui, de cercle en cercle, unit les âmes, les anges, les archanges et tous les cercles cosmiques emboités les uns dans les autres, exprimant la plénitude du plérome divin. Pour tous les musulmans la croyance aux anges est une obligation, prescrite dans le coran, ce récit est donc admirable de spiritualité, mêlant poésie et vison cosmologique dans un mysticisme qui ne peut que les ravir.
C’est beau, c’est magnifique !
Mais en dehors de ces croyances religieuses que Nietzsche nomme les hallucinations de l’arrière monde, qu’est le sens manifeste du texte?
Il est l’exclusion des femmes du pouvoir, l’impossibilité du roi d’approcher des femmes, le fantasme de concevoir un enfant entre hommes sans l’intervention de la femme, l’impossibilité de jeunes gens de s’aimer librement, la mort de la femme présentée comme sans intérêt, d’une femme réduite au rôle de servante, et surtout il reste l’homme seul, malheureux qui sublime sa frustration sexuelle dans une mystique ascétique délirante et dangereuse, condamné à trouver en lui-même ce qu’il lui est interdit d’atteindre dans la femme.
L’image même du monde musulman, de sa misère sexuelle, est toute entière contenue dans ce récit emblématique : sous des atours de spiritualité c’est un monde gris, d’interdits, de séparation des sexes, de superstitions oppressantes où la femme à la chair peccamineuse reste à jamais condamnée.





