Diplômé en science politique de l’Université de Paris 1, Samir Amghar achève une thèse de doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) sur les idéologies minoritaires de l’islam de France et notamment sur l’émergence du salafisme.
La présence d’environ 5 millions de musulmans sur le territoire national fait de la France un lieu-enjeu pour nombre d’acteurs internationaux qui voient dans le contrôle de ces populations la certitude d’une valeur ajoutée de puissance. Aborder la question à travers l’idée d’ingérence étrangère, ou d’islam importé, ne rendrait pas compte de la complexité du phénomène et de la multitude des acteurs étrangers œuvrant à la construction de l’islam de France. Les théories des relations internationales peuvent aider à comprendre quelles sont les différentes stratégies internationales des acteurs religieux de l’islam de France, à l’aide de leur distinction traditionnelle des acteurs de la scène mondiale : les États, les multinationales ou les organisations non gouvernementales. On peut appliquer cette typologie à l’islam de France, et retrouver ces acteurs. Il y a d’abord les États et leurs prolongements diplomatiques à travers les différents consulats installés en France. Puis les institutions infra-étatiques, sortes d’institutions internationales politico-religieuses. Enfin, les multinationales islamiques non-gouvernementales constituent le troisième acteur des relations internationales de l’islam de France.
Depuis les années 1960, la France est traversée par des flux internationaux et transnationaux islamiques [1]. On tentera ici d’inventorier les acteurs principaux qui structurent le champ religieux islamique français, et participent au phénomène de réislamisation.
Les pays d’origine : logiques d’État Produits de l’immigration économique du début des années 1960, les immigrés musulmans proviennent en majorité des pays du Maghreb et de la Turquie. Cette présence massive de musulmans a fait de l’islam la deuxième religion de France, avant le protestantisme et le judaïsme.
Symboliquement, cette immigration se concrétise par une projection de population de la part de pays en pleine explosion démographique. L’émigration permet d’orienter vers la France une population sans travail dans son pays d’origine et de fournir, grâce aux transferts de capitaux, des ressources financières non négligeables à ces pays en voie de développement et d’industrialisation [2].
À la fin des années 1960, l’immigration paraissait encore temporaire. Enfermé dans le mythe du retour, l’immigré turc ou algérien espérait ne rester en France que le temps de son contrat de travail, puis retourner au pays. Pour les pays d’émigration, il fallait empêcher ces populations de s’intégrer à la France, une trop grande intégration rendant difficile, voire impossible, le retour. L’islam constituait donc, pour la France et pour ces pays, une barrière à l’assimilation et le moyen de maintenir une proximité culturelle avec le pays d’origine. À ce constat vient se joindre, à l’adresse des jeunes scolarisés en France, et dans l’optique d’une préparation au retour, le développement de l’Enseignement des langues et cultures d’origines (ELCO). Grâce à des conventions bilatérales entre la France et ces différents pays, un professeur mandaté par le pays d’origine pouvait venir enseigner la culture et la langue d’origine dans les écoles où se trouvaient des enfants d’origine turque, marocaine ou algérienne.
Au même moment, ces États d’origine instituaient, chez eux, une sorte de nationalisation, de monopolisation de leurs champs religieux respectifs. Il s’agissait de contrôler, de maîtriser l’expression religieuse et d’édicter la norme islamique par l’intermédiaire d’institutions religieuses d’État. L’objectif était d’une part d’éviter toute utilisation de la religion par des groupes oppositionnels politiques et sociaux, comme les mouvements islamistes, et d’autre part de donner une légitimité religieuse à des régimes autoritaires [3]. Ces États poursuivirent une politique identique en France, à l’exception notable de la Tunisie. Ainsi, les politiques publiques de gestion du religieux en Algérie, au Maroc ou en Turquie se prolongeaient-elles en France à travers une politique étrangère de domestication de l’expression islamique française naissante.
Il s’agissait donc, tout en satisfaisant la demande d’islam des immigrés musulmans, de maintenir l’influence du gouvernement auprès de populations tendant à échapper de plus en plus au contrôle des instances habituelles d’encadrement, de se cautionner religieusement, et de se prémunir contre toute forme de dérive islamiste susceptible de toucher l’immigration. Pour un pays comme l’Algérie, qui se présentait dans les années 1970 comme l’avant-garde du tiers-mondisme et des pays non-alignés, il s’agissait aussi d’accumuler de nouvelles cartes diplomatiques, utilisables dans d’éventuelles négociations avec l’ancien colonisateur [4].
Les États marocain, algérien et turc développèrent ainsi, à l’aide de leurs réseaux consulaires, un tissu d’associations islamiques gérant des mosquées dont l’imam était directement envoyé par ces pays. Celui-ci était considéré comme fonctionnaire de son État. Représentant religieux de son pays auprès de sa communauté installée en France, il était lié directement à sa représentation diplomatique. La mosquée devenait une enclave, un sanctuaire national.
Ces politiques se développèrent dans un consensus généralisé. Les pouvoirs publics français se satisfaisaient d’une telle situation, voyant dans cette gestion religieuse un moyen d’assurer la paix sociale pour une population exclue, et un moyen efficace de lutter contre son installation définitive. La France sous-traitait ainsi la gestion et le contrôle de la population musulmane aux mosquées et centres islamiques de ces pays, parmi lesquels l’Algérie, par l’intermédiaire de la mosquée de Paris et des associations de son sillage, a constitué un pôle majeur de structuration du champ islamique. Une telle délégation de compétence avait aussi pour avantage de fournir à l’État français des partenaires identifiables pour gérer les affaires musulmanes [5]. Dès lors, l’islam de France pouvait se lire en terme d’extraterritorialité.
D’autres États s’affirmaient internationalement (l’Iran, la Libye), mais ils n’avaient que peu de nationaux en France. Leurs politiques religieuses à l’adresse de la population musulmane de France suivaient d’autres logiques, visaient d’autres objectifs. Ces derniers étaient de contrôler l’espace islamique mondial via l’islam de France, de gagner le leadership religieux en constituant un pôle d’influence idéologique, et de proposer un modèle politique alternatif à ceux de l’Occident libéral et du bloc soviétique. Car il s’agissait aussi d’affronter, par population interposée, l’Occident. Pour l’Iran par exemple, il s’agissait de rejouer la révolution islamique de 1979 hors de ses frontières. Certains milieux estudiantins musulmans qui comptaient notamment des étudiants chiites libanais venus en France pour y poursuivre des études supérieures, aidés par l’ambassade iranienne, formèrent une courroie de transmission de l’utopie révolutionnaire iranienne. Pour beaucoup d’étudiants musulmans venus étudier en France, même sunnites, l’Iran était un modèle politique à imiter. Le discours était révolutionnaire, les actions devaient être violentes, l’objectif étant de dupliquer les événements iraniens dans les pays musulmans [6].
Cette cartographie des forces en présence ne vaut que jusqu’au milieu des années 1980-1990. Les transformations de l’islam de France liées à la sédentarisation des populations, l’émergence des deuxième et troisième générations de Français nés de parents immigrés et en demande d’islam, et la montée de l’islamisme au Maghreb et en Turquie, vont modifier la donne stratégique. Certains États disparaissent du jeu : c’est le cas de l’Iran et de la Libye qui ont échoué à greffer leur idéologie et à capter les aspirations des musulmans de France. Quant aux États d’origine, leur rôle se modifie.
La suite dans cet article assez long et intéressant ( 15 pages )
http://www.cairn.info/article.php?ID_RE ... E_051_0021
(pas fini de le lire encore )
Quand la loi et le devoir ne font qu'un dans une religion nul n'est plus vraiment conscient.
Alors on est toujours un peu moins qu'un individu.
Dune II, Frank Herbert