Bonsoir Proust excuse moi, j'ai beaucoup beaucoup mais beaucoup de travail
voilà la suite et fin
Dans ce même débat, celui de l’orientation des filles, M. Duru-Bellat (1990) explique que « les filles ont de bonnes raisons » de se comporter comme elles le font, du fait de ce qui les attend, tant sur le marché du travail : « Vu leurs débouchés aujourd’hui les plus probables (secteur tertiaire, Bl), les orientations actuelles des jeunes filles apparaissent donc très raisonnables et on ne voit guère l’intérêt qu’elles auraient à jouer les pionnières. En effet, quand elles s’engagent dans des formations traditionnellement masculines, elles s’exposent à des difficultés d’insertion sociale et professionnelle encore plus grandes que quand elles se cantonnent à des filières féminisées » (p.197) que dans leur vie personnelle (perspective du mariage plus importante que celle de l’insertion professionnelle). Notons aussi que les femmes universitaires, dans les filières scientifiques expliquent leur faible nombre notamment par la différence « qui s’opère dans la tendre enfance dans la construction du ‘féminin et du masculin’. Les manuels scolaires, les jeux d’enfants, l’éducation différenciée contribuent à faire croire aux filles que les maths ‘ce n’est pas féminin, c’est pour les garçons’ » (H. Delavault et al., 2002, p.119, voir aussi Mosconi, 1994, chapitre 6 : Institution scolaire et division sexuelle des savoirs).
b) La vie familiale et sociale
23 Les perspectives de la vie familiale à venir jouent un rôle dans l’orientation scolaire des jeunes filles et le milieu social conditionne ce choix. Par exemple, nombreuses sont les jeunes filles, à qui leurs parents leur ont conseillé de devenir institutrice ou professeure de second degré (dans une discipline littéraire de préférence) pour pouvoir concilier autonomie et vie familiale et surtout parce que ce métier « offre du temps libre et te permettra de t’occuper de tes enfants ». En d’autres termes, un « métier bien pour une femme parce qu’il procure un salaire d’appoint et des loisirs ». Cette image reste présente même si, dans les faits, ce choix correspond à des contraintes ou à des aspirations bien plus vastes (Cacouault, 1987).
24 En aval, pour les femmes universitaires, la vie familiale freine leur carrière à plusieurs niveaux. D’une part, la mobilité, qui peut être nécessaire pour passer du statut de maître de conférences à professeure ou pour être recrutée, est plus contraignante pour une femme mère de famille que pour un homme dans la même situation. Il en est de même pour la création de réseaux qui nécessitent la participation à des colloques, réunions, etc. D’autre part, le fait de concilier enseignement et recherche pour une femme mère de famille est parfois difficile. D’après l’enquête de H. Delavault et al., les femmes s’investissent davantage dans l’enseignement que dans la recherche. Pourtant, seule la recherche est considérée dans le dossier d’évolution de carrière. Leur entrée dans la recherche est en outre souvent difficile et ce, quel que soit leur âge. « Dans les commissions, une différence est faite entre les deux sexes. Pour les femmes entre 30 et 40 ans, on invoque la question de la maternité et, après 40 ans, on les trouve trop âgées pour être enseignantes-chercheuses car on les soupçonne d’être inactives dans la recherche. A l’inverse, les hommes au fil de l’âge semblent gagner en sagesse et en savoir scientifique. Cela suppose que les femmes ne capitalisent pas de savoir scientifique ! » (p.124). Enfin, les promotions peuvent être freinées car elles sont en tant que femmes mariées, considérées comme un salaire d’appoint (l’homme étant le « principal pourvoyeur de ressources » du foyer) : « La commission prend parfois en compte dans les discussions, le salaire du mari, en l’exprimant ainsi ‘Le mari gagne beaucoup d’argent, elle n’a pas besoin de promotion ou de passer professeur’ » (p.134). Pourtant, est-il préférable de rester célibataire ? D’après les entretiens, ce statut comporte à la fois des avantages et des inconvénients. « Pour les femmes, le statut de célibataire permet d’être dans la course de la compétition, car elles n’ont pas d’enfants, pas de mari, elles s’investissent donc dans leur travail et elles deviennent peut-être des rivales » (p.129), pour les hommes mais aussi pour les autres femmes… et subissent leurs réactions jalouses. De plus, celles qui ont réussi à briser le plafond de verre sont soupçonnées « d’avoir raté » leur vie familiale (p.135) et celles qui sont entrées dans la compétition sont considérées comme des femmes qui ont perdu « leur féminité » (p.135).
Quelles perspectives ?
25 La prise de conscience des inégalités entre hommes et femmes à l’université par les institutions publiques et par les chercheurs et les chercheuses, tant en termes d’effectifs que de carrière, n’en est qu’à ses débuts (H. Delavault et al., 2002 ont largement noté dans leurs entretiens la stupéfaction de leurs interlocutrices et de leurs interlocuteurs lorsque leur étaient présentées les statistiques). Les programmes de recherche commandés par la Commission européenne sur la question datent du milieu des années 1990 et des objectifs ont été fixés comme celui d’atteindre le pourcentage de 40% de femmes dans la recherche européenne. Certains pays prennent des mesures drastiques en imposant des recrutements féminins et une grande majorité de pays européens prend conscience de la nécessité d’inscrire la question du genre dans les politiques scientifiques nationales (voir à ce sujet le rapport de 2002 du groupe de Helsinki, T. Rees, 2002). Tout ceci va donc dans le sens d’une amélioration visible de la présence féminine dans le milieu de la recherche. Cette tendance est également remarquable dans la recherche privée. Le commissaire européen à la recherche, épaulé par une poignée d’entreprises européennes prestigieuses, a lancé lors de la conférence sur « les femmes dans la recherche industrielle » de Berlin (10 octobre 2003) un « signal d’alarme au réveil des dirigeants d’entreprises » pour inverser la situation actuelle de la recherche industrielle européenne où 85,1% des chercheurs des entreprises sont des hommes[12] [12] A. Kahn, Bruxelles veut stimuler l’embauche de femmes...
suite. Toutefois, une autre tendance est à l’œuvre qui risque de fragiliser la position des femmes à l’université et dans les institutions de recherche. Il s’agit d’une mutation importante des secteurs de la recherche et de l’enseignement supérieur qui associe réduction des budgets accordés à la recherche et rapprochement des institutions de recherche et des entreprises.
a) Le nouveau contexte de la recherche publique : le rôle du marché
26 Les universités, tout comme les institutions publiques de recherche, ne doivent plus se contenter de produire et diffuser des connaissances et de former des vagues de jeunes gens. Elles doivent s’intégrer davantage au monde économique et à ses exigences, et notamment celle de l’innovation (OCDE, 1998). Pour « innover » ou encore pour offrir sans cesse aux consommateurs de nouveaux produits et satisfaire leur appétit (largement construit par la publicité) en objets de toutes sortes, les entreprises ont besoin d’entretenir des relations étroites avec les universités et les centres publics de recherche. Ceci afin d’avoir accès le plus tôt possible (et ainsi s’approprier), aux connaissances qu’elles produisent mais aussi de sous-traiter cette partie coûteuse et risquée de leur activité. D’un autre côté, le financement de ces structures de recherche pèse sur les budgets publics confrontés à l’obligation – Union Européenne oblige – de ne pas laisser filer les déficits. Une solution a été imaginée, d’abord aux Etats-Unis dès la fin des années 1970 puis s’est étendue en Europe au cours des années 1980 et 1990 (en France, la loi sur l’innovation qui entérine ces modifications date de 1999), pour concilier cette quête de compétitivité (en soutenant l’activité innovante des entreprises) avec la nécessité de trouver de nouvelles modalités de financement. Il s’agit d’ajouter une nouvelle mission aux universités et aux institutions de recherche publique, celle de valoriser les résultats de leur recherche. Cette valorisation est de nature économique, elle doit donc trouver sa sanction par le marché.
27 Par la marchandisation du travail mené dans les laboratoires de recherche (les inventions des laboratoires deviennent, via les contrats et les brevets, des marchandises commercialisables ; les universitaires et les chercheurs sont incités à créer leur propre entreprise), les universités et les centres publics de recherche pourront accroître leur autofinancement. Les Etats pourront réduire leur apport financier et donc soulager les déficits publics. C’est ce que fait la France : en 2003, l’Etat décide de réduire de 30% les crédits publics alloués à la recherche[13] [13] P. Le Hir, Les chercheurs mobilisés contre l’asphyxie...
suite. Le corollaire de cette marchandisation/réduction des budgets publics consiste dans la marchéisation, c’est-à-dire l’introduction de règles de fonctionnement, d’évaluation, de sanction (au premier rang desquels la rentabilité et la profitabilité) (Laperche, 2003) dans le travail scientifique (Innovations, Cahiers d’économie de l’innovation, 2003). Quelles en sont les conséquences sur la place des femmes dans les universités et les institutions publiques de recherche ?
b) La position fragile des femmes universitaires et chercheuses
28 Cette nouvelle mission des universités, qui s’ajoute à la diversification de leurs fonctions traditionnelles (formation continue, etc.) a pour conséquence d’élargir les tâches assumées par les enseignants-chercheurs. Elle crée aussi une hiérarchie entre les disciplines, entre celles qui peuvent être valorisées et celles qui sont plus difficiles à transformer en inventions et en marchandises susceptibles d’intéresser le monde des entreprises. Ces mutations comportent le risque de fragiliser la place des femmes dans l’université.
29 A leur fonction d’enseignement et de recherche, s’ajoute celle de promouvoir la commercialisation de leurs résultats de recherche. En France, la loi sur la recherche et l’innovation incite les chercheurs a) à participer à titre d’associé ou de dirigeant à la création d’entreprise nouvelle ; b) à participer à l’activité de l’entreprise en apportant un concours scientifique ; c) à devenir membre de conseil d’administration ou de conseil de surveillance (loi n°99-587 du 12 juillet 1999 sur l’innovation et la recherche). En décembre 2001, soit deux ans et demi après cette loi, le ministère de la Recherche comptait seulement 168 chercheurs impliqués d’une des trois façons présentées ci-dessus dans le développement des entreprises. De plus, parmi ces chercheurs 8% sont des femmes : 9 femmes (et 57 hommes) ont participé à la création d’entreprises, 3 femmes (et 85 hommes) ont apporté leur concours scientifique et 1 femme (et 13 hommes) est devenue membre de conseil d’administration[14] [14] Ministère de la Recherche, Conseiller Juridique, Direction...
suite. La proportion de femmes créatrices d’entreprises issues de la recherche est donc inférieure au pourcentage de femmes créatrices d’entreprises tous secteurs confondus en France, soit 30% selon une étude récente de l’INSEE (C. Rieg, 2003). Les femmes, nous l’avons dit, lorsqu’elles sont universitaires, sont davantage impliquées dans l’enseignement que la recherche et s’insèrent moins facilement (par manque de temps) dans les réseaux. Ceux-ci sont pourtant essentiels pour l’évolution de la carrière mais aussi pour l’activité de valorisation de la recherche qui découle de relations étroites avec de « nouveaux » ou plutôt de plus systématiques interlocuteurs, les entreprises. Cette nouvelle mission des universités rend alors plus fragile encore la position des femmes, non pas parce qu’elles sont moins aptes à subir la concurrence accrue, mais parce qu’elles sont pénalisées par les activités qu’elles mènent de longue date dans les universités et qui sont celles qui comptent de moins en moins d’après les critères d’évaluation du travail de recherche (l’administration de l’enseignement et de la recherche, l’enseignement). Les critères d’évaluation sont ceux de la rentabilité à court terme du travail de recherche, c’est-à-dire sa transformation rapide en nouveaux biens commercialisables ou en nouvelles entreprises.
30 De plus, et plus directement, cette nouvelle mission confiée aux universités crée ou accentue la hiérarchisation des disciplines. Cette hiérarchisation n’est pas nouvelle. Marie-Françoise Fave-Bonnet (1996, p.84) rappelle que cette hiérarchisation est inscrite dans l’histoire de l’université. « Dès 1789, Kant[15] [15] Dans l’ouvrage Kant E. , Les conflits des facultés en...
suite distinguait les ‘trois facultés supérieures’ (théologie, droit et médecine), et les autres… ». A l’heure actuelle, la hiérarchie entre les disciplines s’effectue en prenant en compte leur valeur marchande anticipée. Les sciences de la vie et de la matière (physique, chimie, biologie) et tournées vers l’application économique et industrielle sont les plus susceptibles de voir leur budget augmenter (du fait de l’intérêt des industriels) tandis que les disciplines très fondamentales ou classées dans les sciences humaines et sociales risquent fort de subir de plein fouet les réductions budgétaires. Or, comme nous l’avons vu dans la première partie, ce sont dans ces disciplines que la présence féminine est la plus forte. L’association d’un élargissement des tâches des enseignants-chercheurs et de la hiérarchisation accrue des disciplines risque de pénaliser doublement les enseignantes-chercheuses et de mettre en péril des pans entiers de la recherche universitaire, pourtant utiles au progrès scientifique et technique à long terme.
31 En France, comme en Europe, les femmes occupent une place marginale mais leur position s’améliore (quantitativement plus que qualitativement) dans les carrières de l’enseignement supérieur et de la recherche. Dès la fin du XIXème siècle, les femmes ont été une minorité active, au sens où elles ont par leur acharnement, conquis les titres leur permettant d’accéder à l’enseignement supérieur, ouvert avec force la porte des institutions qui les jugeaient inaptes et/ou dangereuses. Encore aujourd’hui, elles s’efforcent de briser les murs et les plafonds de verre solides qui freinent leur accès aux rôles les plus déterminants où se décident l’avenir de l’école et de l’université. Cette pression sociale exercée par les femmes mérite d’être rappelée pour apprécier les opportunités offertes d’années en années aux générations successives. Mais si la détermination est certaine, les mutations institutionnelles, qui relèvent des orientations économiques et sociales, peuvent fragiliser l’université, la recherche et plus encore la position des femmes.
32 L’avenir des femmes dans les structures universitaires et de recherche paraît en effet troublé. Elles sont doublement pénalisées par la priorité donnée, au nom de l’innovation et des économies budgétaires publiques, à la valorisation de la recherche (contrats avec les entreprises, dépôts de brevets, création d’entreprises). D’une part, parce qu’elles s’investissent davantage dans l’enseignement et dans l’administration de l’enseignement et beaucoup moins dans la recherche. Ce qui limite bien évidemment les opportunités de valorisation. D’autre part, elles sont aussi pénalisées parce qu’elles sont très présentes dans les sciences humaines et sociales, qui offrent des possibilités de valorisation marchande des résultats de la recherche moins larges (ou nettement moins apparentes) que les sciences de la matière ou de l’ingénieur, où les hommes sont plus nombreux