Article de La Voix du Nord :
Pour protéger leurs filles de l’excision, ces parents refusent de retourner en Afrique noire
Publié le 14/07/2014
PAR AURÉLIE JOBARD
Nombreuses sont les familles à profiter des grandes vacances pour se retourner en Afrique noire rendre visite à leurs proches. Une fois sur place, il arrive, parfois, que certaines petites filles subissent l’excision. Des parents racontent.
La nuit commence à tomber. Marie, haute comme trois pommes, joue dans la maison familiale. Nous sommes en Guinée. Sa tante lui demande de l’accompagner pour, soi-disant, « aller manger un morceau ». La petite fille file. Elle obéit au doigt et à l’œil. Elle le regrettera longtemps.« Je me suis retrouvée dans la forêt avec une dizaine d’autres petites filles. Je n’ai pas compris. J’ai eu les yeux bandés puis j’ai dû m’allonger. Quatre femmes me maintenaient pour que je ne bouge pas. Deux me tenaient les mains, deux autres écartaient mes jambes. J’avais mal. Très mal. J’entendais aussi mes amies crier et puis mon tour est venu. Des femmes ont coupé mon sexe avec une lame de couteau. Je n’avais pas le droit de regarder. » Marie avait 6 ans.
Depuis cette soirée cauchemardesque, trente et une années se sont écoulées. Pourtant, Marie, qui a accepté de nous raconter son histoire, en tremble encore. La jeune femme qui habite Roubaix depuis huit ans, après avoir fui son pays pour échapper à un mariage forcé, est aujourd’hui traumatisée par cette mutilation sexuelle. Impossible d’oublier. « Cela vous hante. Aujourd’hui encore j’en souffre. Mon accouchement a été très difficile et mes rapports sexuels sont toujours très douloureux à cause de ça. Je n’ai plus d’envie, plus de plaisir, c’est comme si on m’avait enlevé une partie de moi. »
Marie a échappé à la mort. Parmi ses petites copines de l’époque, toutes n’ont pas eu cette chance. L’excision est dans la plupart des cas, pratiquée dans des conditions atroces, sans anesthésie, sans précaution : « Après l’excision en forêt, nous avons toutes été conduites dans une maison où nous sommes restées une bonne semaine. Des femmes surveillaient la cicatrisation. Nous devions rester dans une chambre. Il manquait une de nos amies. Nous avons appris que la petite était morte à la suite d’une hémorragie. À la fin de la semaine, une fête a été organisée pour célébrer notre excision. Quand j’y pense… »
Aujourd’hui, Marie est maman. Il est, pour elle, hors de question de retourner, ne serait-ce
que quelques semaines au pays avec sa petite. « Je ne veux surtout pas que l’on touche à un seul de ses cheveux. »
Une pratique condamnée par la religion
La pratique de l’excision varie selon l’âge mais aussi le pays et les ethnies. Parmi les pays les plus touchés : la Guinée, le Mali, le Soudan, la Somalie ou encore l’Égypte. Pourtant, tous ont interdit officiellement l’excision, mais cela reste théorique. On pense que l’origine de la pratique remonterait bien avant la naissance du christianisme et de l’Islam. Elle serait apparue il y a près de trois mille ans en Égypte antique.
On sait aussi qu’à aucun moment, ces mutilations ont été recommandées, ou citées dans des textes religieux.
Mohamed habite Roubaix et pratique l’islam. Sa femme a été excisée pour répondre à la coutume familiale. Il a voulu nous rencontrer pour nous dire que l’excision était condamnée par sa religion. « C’est interdit, il n’y a rien de tout ça dans le Coran comme certains l’imaginent. Il s’agit d’un rituel, d’une coutume. » Mohamed fait partie de ces papas qui, aujourd’hui, ont pris conscience de la dangerosité de l’excision : « Je veux, à mon tour, protéger mes trois filles. Elles n’iront pas en Guinée avec moi cet été. Je ne veux pas prendre de risque. »
Comment protéger les petites filles ?
La demande d’asile. Pour protéger sa fille de l’excision qui touche encore 97 % des femmes en Guinée Conakry, Marie, 37 ans, s’est rapprochée de l’association Rencontre internationale des femmes noires (RIFEN). « Nous avons monté avec elle un dossier auprès de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides. Le droit d’asile peut être obtenu s’il y a un risque d’excision dans le pays d’origine. C’est ce qui s’est passé pour la fille de Marie », explique Bédé Béhéya, coordinatrice sociale de l’association.
- Le certificat de non-excision. Bédé Béhéya encourage également les parents à rencontrer un médecin juste avant leur départ dans leur pays d’origine afin que celui-ci puisse délivrer un certificat de non-excision. « Lorsque les parents arriveront dans le village, ils pourront réunir la famille pour expliquer qu’ils refusent l’excision sur leur enfant et montrer le certificat. À eux aussi d’expliquer que, le cas échéant, ils risquent d’être poursuivis par la justice dès leur retour en France, car la loi condamne et sanctionne toutes les pratiques de mutilations, y compris celles commises à l’étranger. »
- Ne jamais laisser son enfant seul. Selon Bédé Béhéya, les parents doivent être très vigilants sur place et ne jamais laisser leur enfant seul. Autre solution : faire appel à des médiateurs. Il existe des associations relais notamment en Guinée et au Mali qui peuvent intervenir dans les familles afin de régler, sur place, les conflits familiaux liés à la coutume.
- Signaler un cas aux autorités. Toute personne ayant connaissance d’un tel risque pour une mineure a l’obligation de le signaler aux autorités judiciaires ou administratives. Enfin, autre avancée et pas des moindres : la possibilité pour les victimes de porter plainte jusqu’à vingt ans après leur majorité.
Association RIFEN, 03 20 05 17 69 ou 06 87 71 67 64.
http://www.lavoixdunord.fr/region/pour- ... b0n2272739