Le tribunal de Tunis a condamné à une amende le patron de Nessma TV pour avoir diffusé le film "Persépolis", une décision qui a suscité de vives critiques de la part de ceux qui prônent la liberté d'expression .
[AFP/Fethi Belaid] Nabil Karoui, directeur de Nessma TV, a déclaré que son procès était celui de "dix millions de Tunisiens qui rêvaient de vivre dans un pays démocratique".
Le tribunal d'instance de Tunis a condamné jeudi 3 mai le directeur de la chaîne Nessma TV, Nabil Karoui, pour trouble à l'ordre public et atteinte à la morale à la suite de la diffusion du film controversé "Persépolis".
Le tribunal a condamné Karoui à s'acquitter d'une amende de 2 400 dinars (1 300 euros) pour avoir diffusé cette oeuvre, en raison d'une séquence d'animation représentant Dieu.
Chokri Belaid, l'un des avocats de la défense de Nessma TV, a critiqué ce verdict, affirmant qu'il "constitue une déception réelle, parce qu'il ne se base sur aucun fondement légal".
"Aucune loi ne condamne ce qu'a fait la chaîne", a-t-il expliqué à Magharebia, ajoutant que "la défense ferait appel dans les prochains jours".
"En cette Journée mondiale de la liberté de la presse, nous attendions un verdict qui viendrait renforcer une liberté d'expression chaque jour agressée", a-t-il poursuivi. "Malheureusement, les violations commises à l'encontre de cette liberté sont devenues plus profondes encore après la révolution".
Pour sa part, Moufida Belghith, militante des droits de l'Homme, a déclaré à Magharebia que "indépendamment du montant de cette amende, il s'agit d'un acte de condamnation de la chaîne et c'est, par conséquent, une agression commise à l'encontre de la liberté d'expression en Tunisie".
Le Tribunal a par ailleurs condamné deux autres personnes dans la même affaire : Nadia Jamal, présidente de l'organisation "Soat Wa Sura", qui a assuré le doublage du film en dialecte tunisien, et Alhadi Boughanim, responsable de la surveillance des programmes sur Nessma TV. Ils ont écopé chacun d'une amende de 1 200 dinars.
Le tribunal n'a toutefois pas retenu l'accusation d’atteinte aux valeurs de la religion par un organe médiatique, renvoyant de même les demandes juridiques présentées par la partie civile, qui sera contrainte de payer les frais.
Cette affaire remonte au 11 octobre 2011, lorsque le parquet de Tunis avait ordonné l'ouverture d'une enquête après la diffusion par la chaîne d'un film d'animation iranien doublé en dialecte tunisien.
Ce film avait suscité la colère de nombreux Tunisiens, en particulier des islamistes, qui avaient manifesté contre sa diffusion. Un grand nombre de juristes islamistes avaient alors porté plainte contre Nessma TV et son directeur, Nabil Karoui.
Aymen Zameli, journaliste à Assabah, affirme que Nessma avait le droit de diffuser le film. "C'est la liberté des médias et leur pluralité qui donnent aux spectateurs, et aux destinataires en général, le droit de choisir le média qu'ils désirent regarder et de choisir le contenu qui leur est adapté", dit-il.
Il déclare toutefois que les entités politiques ont également le droit de protester contre certains programmes des chaînes au nom de la liberté d'expression, tant que les pressions exercées n'empiètent pas sur la politique éditoriale de la chaîne privée.
"On aurait pu avoir un verdict plus sévère, mais comme nous l'avions déjà souligné auparavant, la question s'est avérée plus politique que liée à la liberté d'expression", commente Saleh Souissi, journaliste.
Il ajoute : "Ils sont nombreux, parmi les fanatiques et les bigots, à demander la lapidation du propriétaire de la chaîne et la fermeture de cette dernière, sous prétexte de blasphème".
"Je ne défends ni Nessma TV ni aucun autre média", remarque Souissi. "Mais je dois maintenant affronter une nouvelle forme de répression, de domination, d'imposition d'une opinion unilatérale, mais cette fois-ci sous couverture religieuse, sous la maîtrise de ses partisans".
"Aujourd'hui, nous sommes face à un seul et unique choix : construire une Tunisie nouvelle par tous les moyens possibles, politiques, sociaux, religieux, culturels et économiques", conclut-il. "Cela exige une plus grande ouverture à toutes les tendances politiques et religieuses, sans tomber dans l'intolérance, la bigoterie, l'étroitesse d'esprit ou l'insistance sur la base d'une opinion ou d'une tendance unilatérales".
Mourad, un manifestant qui souhaitait une plus forte condamnation de Nessma TV, a expliqué à Magharebia qu'il souhaitait la fermeture de cette chaîne parce que, à ses yeux, elle est "devenue une ennemie de l'Islam et des Musulmans après avoir diffusé un film représentant Dieu".
Mais pour Imen Bhar, les choses sont différentes. "Il est honteux de voir la liberté d'expression ainsi jugée et condamnée le jour où l'on célèbre précisément cette liberté d'expression", a-t-elle déclaré.
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