L’intégrisme islamique ou la culture en danger
Publié : jeu. 4 déc. 2008 17:06
L’intégrisme islamique ou la culture en danger
par Benaouda Lebdaï, Maître de Conférences, Spécialiste de littérature africaine.
(… ) Le peuple aspirait à une démocratie véritable après les troubles de 1988. Notre propos n’est pas de faire l’historique de la situation mais de montrer que l’intégrisme islamique est contre la liberté d’expression de
‘l’autre’, contre la culture sous toutes ses formes. La position des fondamentalistes ne portait aucune ambiguïté au lendemain de la reconnaissance de leur parti. Ils ont immédiatement clamé que la démocratie était “blasphème”. Dans les mosquées, ils déclaraient qu’ils utilisaient la démocratie pour arrêter la démocratie et installer définitivement la “Chariaa”, la loi islamique, telle qu’ils la perçoivent. Leur but a toujours été l’abolition de toute séparation entre sphère de la vie privée et espace public. (… )
Dans des conditions effroyables de barbarie, ce n’est pas par hasard que
des femmes et des hommes de culture ont été la cible des intégristes : des
romanciers, des poètes, des hommes et des femmes de théâtre, des artistes,
des universitaires, des instituteurs, des médecins, des ingénieurs et des
journalistes. Le programme macabre vise et privilégie les algériens
francophones car ces derniers sont porteurs de modernité et d’ouverture.
Mais il s’est vite avéré aussi que les arabophones modernistes étaient
également sur les listes. Les modernistes arabophones sont également
assassinés.
Les intégristes islamistes se sont d’abord attaqués à la culture et à ceux
qui symbolisent cette culture. Mohamed Saïd du GIA a décrété
ostensiblement : “Tous ceux qui vivent de leur plume mourront par la
lame”. Avant l’arrêt du processus électoral de 1992, les intégristes
islamistes géraient les mairies. A ce moment-là, ils avaient donné des signes
de leur haine de la culture, celle qui éveille et ouvre les esprits. En effet, ils
ont vidé les bibliothèques de quartiers de tous les livres de littérature écrits
en langue française, puis de tous les livres non religieux. Les Intégristes
islamistes ont aussi interdit les spectacles de chant, de danse; ils ont interdit
dans de nombreuses villes les productions théâtrales comme celle de la
troupe Mesrah El-Kalâa. Plus tard, Azzedine Medjoubi, comédien, sera
assassiné devant le théâtre d’Alger en 1995; il venait d’être nommé
directeur de ce théâtre. Ils interdisent même les fêtes familiales où la culture
traditionnelle s’exprime. Cela ne correspond pas à leurs préceptes.
Au lendemain du premier tour des élections législatives de décembre
1991, les intégristes Islamistes ont annoncé que les Algériens devaient
changer leur habitudes alimentaires et vestimentaires. Dans FIS de la haine
l’écrivain Rachid Boudjedra rappelle justement cette situation vécue comme
un mauvais cauchemar par la majorité des algériens :
Le FIS était prêt à éradiquer toute la culture traditionnelle (qui
garde en elle quelques pincées de paganisme et de pratiques
païennes) et toute la culture contemporaine. Interdits la musique, le
théâtre, la littérature, le sport, le cinéma, tout quoi! (… ) Le FIS veut
aussi apprendre aux Algériens comment manger. Des dattes et du
lait... Quant au couscous, il est mis sur une liste rouge, au même titre
que l’alcool (...) Les hommes doivent mettre du Khôl, à la manière du
Prophète. Les femmes pas... Ainsi l’Algérie serait restée quelques
décennies, pourquoi pas quelques siècles, dans cette régression
féconde, c’est-à-dire dans le bain du sang, la mort atroce, les rites
funéraires d’un autre âge, la saloperie, la peste verte. Non, jamais!1
L’université, le lieu du savoir, de la réflexion et du débat est investi au
grand jour par les étudiants intégristes. Menaces, intimidations deviennent
le lot quotidien des enseignants. Interrogé par un journaliste sur le sort de
l’enseignement de la littérature, si le FIS venait à prendre le pouvoir; Abassi
Madani, professeur de psychologie à l’université d’Alger, président du FIS,
répondait sans hésitation que le seul ouvrage qui méritait d’être étudié était
le Coran — donc l’étude de tout autre livre était une déviation du droit
chemin. L’université allait devenir une université strictement religieuse.
Ainsi, des enseignants des écoles, des lycées et des universités, ont été
assassinés pour leurs idées modernistes comme par exemple le Recteur de
l’université des sciences d’Alger, M. Djebaili, ou cet instituteur de Jijel
assassiné dans sa salle de classe, en présence de ses élèves ou encore du
Directeur de l’Ecole des Beaux-Arts, M. Asselah : tout un symbole. Ceux
qui ont pu s’exiler en France l’ont fait, les autres vivent un exil intérieur, la
peur au ventre.
Les journalistes ont payé un lourd tribu. A ce jour une centaine de
journalistes algériens ont trouvé la mort parce qu’ils ont le courage de
dénoncer au quotidien l’obscurantisme des Intégristes islamistes ainsi que
1 Boudjedra, Rachid, FIS de la haine . Paris : Denoël, 19992 : 110-111.
leur barbarie et leur haine de tout ce qui est authentiquement algérien. Said
Mekbel, Smaïl Yefsah et tant d’autres. La liste malheureusement est bien
longue.
Les chanteurs sont interdits de cité. Ils sont assassinés comme Chab Hasni
d’Oran, chanteur de Raï. Le Raï est honnis ainsi que les autres genres et
Khaled ne peut rentrer en Algérie.
Les femmes, intellectuelles ou non, sont sommés de porter le ‘hidjab’, le
foulard islamique. Elles sont violées par des hordes qui se décrètent “soldats
de Dieu”, elles sont maltraitées, défigurées. Elles sont assassinées.
Chanteuses, enseignantes, journalistes, femmes au foyer, romancières,
diseuses de bonne aventure, paysannes, citadines, policières, avocates, juges,
secrétaires, coiffeuses, lycéennes, étudiantes, peu importe leur statut et leur
situation, elles sont les premières victimes de l’idéologie intégriste
islamique. Le code de la famille, inspiré de la loi islamique “Chariaa”,
transforme les femmes en mineures à vie.
Cette ‘deuxième guerre algérienne’ comme dit Benjamin Stora2 est
complexe. Mais dans cette complexité, la ligne directrice constante des
intégristes islamistes est l’élimination physique des intellectuels algériens,
donc la destruction de la culture. Tahar Djaout, écrivain et journaliste, a été
assassiné devant ses deux filles le 25 mai 1993. Rachid Mimouni dont les
derniers textes s'intitulaient La malédiction et De la barbarie en général et
de l’intégrisme en particulier, a été condamné à mort par les intégristes. Il
est mort en exil, de chagrin et de désespoir. Enterré en Algérie, son corps a,
dit-on, été déterré et dépecé le lendemain de ses funérailles. Youcef Sebti,
poète et universitaire, a été sauvagement assassiné à l’intérieur de l’Institut
National d’Agronomie d’Alger. L’écrivain et médecin Laadi Flici a été
assassiné dans son cabinet. L’écrivain Merzac Bagtache a subi un grave
attentat. Le libraire Joaquim Grau a été assassiné dans sa librairie ‘Les
Beaux-Arts’, en plein centre d’Alger. Abdelkader Alloula, comédien et
dramaturge de grande qualité, a été assassiné au coeur de la ville d’Oran. La
liste est longue.
Afin d’exorciser la peur et la combattre, afin de combattre cette violence
d’un autre âge, les écrivains algériens ont décidé de s’exprimer haut et fort
en publiant en France et en Algérie. Contrairement à ce que souhaitaient les
intégristes, les écrivains qui échappent à la mort s’expriment encore plus,
comme pour donner raison au poète et romancier Tahar Djaout qui a su
trouver cette formule devenue célèbre : “Si tu dis tu meurs, si tu ne dis pas
tu meurs, alors dis et meurs”. Le poète Djamel Amrani pleure publiquement
2 Stora, Benjamin, “Deuxième guerre algérienne? Les habits anciens des
combatants”, dans Les temps modernes, janvier-février 1995, n° 580 : 242.
Benjamin.
son grand ami l’acteur Azzedine Medjoubi assassiné devant la porte du
Théâtre National Algérien :
La mort cruelle, la mort faucheuse
alors que tu étais plus candide
que la poésie qui tremblait
sur tes lèvres
Le jour sans voix
Le temps confondu
Le coeur dégorgé
Des balles dans ta chair
déjà meurtrie et la plaie
mise à nue 3 ...
Cette malédiction s’exprime dans les romans de. Malika Mokeddem,
médecin de formation, L’Interdite et Des rêves et des assassins. Ce dernier
raconte l’histoire d’une Algérienne qui ne veut pas abdiquer et qui dit son
angoisse sans fioritures :
Maintenant, l’interdit et la terreur calcinent tout (...) Maintenant
les lois sont allées plus loin que la tradition. Elles ne laissent plus
aucun droit aux femmes (...) Ignominies : gamines violées devant
leurs parents. Volées et emportées dans le maquis par des
sanguinaires qui, leur rut assouvi, les mutilent et les jettent. Pauvres
miettes de leur sauvagerie. Meurtres de pieds-noirs restés là par
amour pour cette terre... J’ai peur. Peur de l’horreur qui rôde
partout, qui sème la suspicion jusqu’au sein des familles (...)
Maintenant les entchadorées ressemblent à des corbeaux (...) Par
quelle perversion la génération de l’indépendance s’est transformée
en hordes de l’aliénation et de la mort?... Maintenant il est des
moments où je me sens réellement timbrée à hurler.4
Etre sur ses gardes, apprendre à maîtriser sa peur deviennent un nouveau
mode de vie pour la majorité des Algériens. Cette situation si subite et qui
dure incite à l’écriture, justement pour exprimer ce nouvel état d’esprit. De
nouveaux textes apparaissent, même sous X, anonymat qui démontre encore
mieux les craintes au quotidien. Une nouvelle, signée X, appelle au secours
en exprimant l’angoisse d’une mère qui a peur pour sa fille, qui a peur pour
ses amis :
3 Amrani, Djamel, dans El Watan, 19 février 1995.
4 Mokeddem, Malika, Des rêves et des assassins . Paris : Grasset, 1995.
L’Interdite. Paris : Grasset, 1993.
Je ne te dis pas l’angoisse des ‘mères de filles’ au jour
d’aujourd’hui : nous avons oublié la nôtre (nous avons aussi acquis
la possibilité de fractionner nos angoisses, comme tu vois) (...) Outre
la violence quotidienne extérieure, apparaît la violence ‘intérieure’.
Les plombs sautent chez quelques copains 5 ...
5 X, “Lettres d’Alger, novembre-décembre 1994 ”, dans Sud (Paris : Soleil),
1995 : 147.
Maintenir la mémoire alerte est essentiel. Ecrire pour ne pas sombrer
dans la folie et le désespoir, pour ne pas tomber dans l’oubli devient source
de vie. Dans ce registre, la romancière Assia Djebar publie, en tant
qu’écrivain et en tant qu’historienne, un témoignage intitulé Le Blanc de
l’Algérie. Elle y évoque avec force le souvenir de ses amis disparus. Elle
souligne : “le blanc de l’écriture, dans une Algérie non traduite. L’Algérie
de la douleur, sans écriture, une Algérie sang-écriture, hélas!”6 Assia
Djebar pose la question : pourquoi une société en arrive-t-elle à vouloir
éliminer physiquement ses poètes porteurs de rêves, ses romanciers, ses
journalistes, ses universitaires. Où se situe la faille? Où se trouve la réponse
pour sauver un pays qui n’en peut plus de pleurer ses morts? Cette question
revient comme un leitmotive dans les écrits les plus récents. Abasourdis, les
Algériens se demandent ce qui leur arrive et espèrent que tout cela n’est
qu’un mauvais rêve. Dans Sable rouge, Abdelkader Djemai fait dire à son
personnage principal :
Personne n’imaginait cette hécatombe, ce champ de ruines, ces
massacres sous le soleil, cette folie meurtrière et confuse qui
décimait sauvagement les familles, saccageait ce pays si beau qu’il
s’en punissait. Un pays à la lumière lente et cruelle, qui ne finissait
pas de venir au monde, de tourner autour de lui-même, de dévorer
ses enfants, d’osciller au bord du gouffre, de la démence.7
La lame ne réussit pas à faire taire la plume. Il y va de la survie de tout un
peuple qui refuse le diktat de l’intégrisme. Grâce à un peuple qui continue à
fonctionner au quotidien, grâce aux femmes algériennes qui ont vite
compris quel serait leur sort sous un régime islamiste, les intégristes
islamistes n’ont pas réussi à bâillonner les voix de la liberté d’expression,
comme celle de Khalida Messaoudi qui rappelle : “N’oublions jamais que
l’intégrisme comme le fascisme, n’est pas une opinion mais un délit.”8 Les
6 Djebar, Assia, Le blanc de l’Algérie. Paris : Albin Michel, 1995 : 179. Assia
Djebbar vient de publier Oran, langue morte (Paris : Actes Sud, 1997) : ce sont des
nouvelles sur la tragédie algérienne et sa mémoire.
7 DjemaÏ, Abdelkader, Sable rouge . Paris : Michalon, 1996 :144.
8 Messaoudi, Khalida, “La nouvelle inquisition”, dans Les temps modernes,
janvier-février 1995 : 220.
intellectuels algériens se chargent de ce travail de mémoire au nom de ceux
qui ont péri, pour maintenir l’espoir et la vie, pour préserver la culture dans
son sens le plus noble.
par Benaouda Lebdaï, Maître de Conférences, Spécialiste de littérature africaine.
(… ) Le peuple aspirait à une démocratie véritable après les troubles de 1988. Notre propos n’est pas de faire l’historique de la situation mais de montrer que l’intégrisme islamique est contre la liberté d’expression de
‘l’autre’, contre la culture sous toutes ses formes. La position des fondamentalistes ne portait aucune ambiguïté au lendemain de la reconnaissance de leur parti. Ils ont immédiatement clamé que la démocratie était “blasphème”. Dans les mosquées, ils déclaraient qu’ils utilisaient la démocratie pour arrêter la démocratie et installer définitivement la “Chariaa”, la loi islamique, telle qu’ils la perçoivent. Leur but a toujours été l’abolition de toute séparation entre sphère de la vie privée et espace public. (… )
Dans des conditions effroyables de barbarie, ce n’est pas par hasard que
des femmes et des hommes de culture ont été la cible des intégristes : des
romanciers, des poètes, des hommes et des femmes de théâtre, des artistes,
des universitaires, des instituteurs, des médecins, des ingénieurs et des
journalistes. Le programme macabre vise et privilégie les algériens
francophones car ces derniers sont porteurs de modernité et d’ouverture.
Mais il s’est vite avéré aussi que les arabophones modernistes étaient
également sur les listes. Les modernistes arabophones sont également
assassinés.
Les intégristes islamistes se sont d’abord attaqués à la culture et à ceux
qui symbolisent cette culture. Mohamed Saïd du GIA a décrété
ostensiblement : “Tous ceux qui vivent de leur plume mourront par la
lame”. Avant l’arrêt du processus électoral de 1992, les intégristes
islamistes géraient les mairies. A ce moment-là, ils avaient donné des signes
de leur haine de la culture, celle qui éveille et ouvre les esprits. En effet, ils
ont vidé les bibliothèques de quartiers de tous les livres de littérature écrits
en langue française, puis de tous les livres non religieux. Les Intégristes
islamistes ont aussi interdit les spectacles de chant, de danse; ils ont interdit
dans de nombreuses villes les productions théâtrales comme celle de la
troupe Mesrah El-Kalâa. Plus tard, Azzedine Medjoubi, comédien, sera
assassiné devant le théâtre d’Alger en 1995; il venait d’être nommé
directeur de ce théâtre. Ils interdisent même les fêtes familiales où la culture
traditionnelle s’exprime. Cela ne correspond pas à leurs préceptes.
Au lendemain du premier tour des élections législatives de décembre
1991, les intégristes Islamistes ont annoncé que les Algériens devaient
changer leur habitudes alimentaires et vestimentaires. Dans FIS de la haine
l’écrivain Rachid Boudjedra rappelle justement cette situation vécue comme
un mauvais cauchemar par la majorité des algériens :
Le FIS était prêt à éradiquer toute la culture traditionnelle (qui
garde en elle quelques pincées de paganisme et de pratiques
païennes) et toute la culture contemporaine. Interdits la musique, le
théâtre, la littérature, le sport, le cinéma, tout quoi! (… ) Le FIS veut
aussi apprendre aux Algériens comment manger. Des dattes et du
lait... Quant au couscous, il est mis sur une liste rouge, au même titre
que l’alcool (...) Les hommes doivent mettre du Khôl, à la manière du
Prophète. Les femmes pas... Ainsi l’Algérie serait restée quelques
décennies, pourquoi pas quelques siècles, dans cette régression
féconde, c’est-à-dire dans le bain du sang, la mort atroce, les rites
funéraires d’un autre âge, la saloperie, la peste verte. Non, jamais!1
L’université, le lieu du savoir, de la réflexion et du débat est investi au
grand jour par les étudiants intégristes. Menaces, intimidations deviennent
le lot quotidien des enseignants. Interrogé par un journaliste sur le sort de
l’enseignement de la littérature, si le FIS venait à prendre le pouvoir; Abassi
Madani, professeur de psychologie à l’université d’Alger, président du FIS,
répondait sans hésitation que le seul ouvrage qui méritait d’être étudié était
le Coran — donc l’étude de tout autre livre était une déviation du droit
chemin. L’université allait devenir une université strictement religieuse.
Ainsi, des enseignants des écoles, des lycées et des universités, ont été
assassinés pour leurs idées modernistes comme par exemple le Recteur de
l’université des sciences d’Alger, M. Djebaili, ou cet instituteur de Jijel
assassiné dans sa salle de classe, en présence de ses élèves ou encore du
Directeur de l’Ecole des Beaux-Arts, M. Asselah : tout un symbole. Ceux
qui ont pu s’exiler en France l’ont fait, les autres vivent un exil intérieur, la
peur au ventre.
Les journalistes ont payé un lourd tribu. A ce jour une centaine de
journalistes algériens ont trouvé la mort parce qu’ils ont le courage de
dénoncer au quotidien l’obscurantisme des Intégristes islamistes ainsi que
1 Boudjedra, Rachid, FIS de la haine . Paris : Denoël, 19992 : 110-111.
leur barbarie et leur haine de tout ce qui est authentiquement algérien. Said
Mekbel, Smaïl Yefsah et tant d’autres. La liste malheureusement est bien
longue.
Les chanteurs sont interdits de cité. Ils sont assassinés comme Chab Hasni
d’Oran, chanteur de Raï. Le Raï est honnis ainsi que les autres genres et
Khaled ne peut rentrer en Algérie.
Les femmes, intellectuelles ou non, sont sommés de porter le ‘hidjab’, le
foulard islamique. Elles sont violées par des hordes qui se décrètent “soldats
de Dieu”, elles sont maltraitées, défigurées. Elles sont assassinées.
Chanteuses, enseignantes, journalistes, femmes au foyer, romancières,
diseuses de bonne aventure, paysannes, citadines, policières, avocates, juges,
secrétaires, coiffeuses, lycéennes, étudiantes, peu importe leur statut et leur
situation, elles sont les premières victimes de l’idéologie intégriste
islamique. Le code de la famille, inspiré de la loi islamique “Chariaa”,
transforme les femmes en mineures à vie.
Cette ‘deuxième guerre algérienne’ comme dit Benjamin Stora2 est
complexe. Mais dans cette complexité, la ligne directrice constante des
intégristes islamistes est l’élimination physique des intellectuels algériens,
donc la destruction de la culture. Tahar Djaout, écrivain et journaliste, a été
assassiné devant ses deux filles le 25 mai 1993. Rachid Mimouni dont les
derniers textes s'intitulaient La malédiction et De la barbarie en général et
de l’intégrisme en particulier, a été condamné à mort par les intégristes. Il
est mort en exil, de chagrin et de désespoir. Enterré en Algérie, son corps a,
dit-on, été déterré et dépecé le lendemain de ses funérailles. Youcef Sebti,
poète et universitaire, a été sauvagement assassiné à l’intérieur de l’Institut
National d’Agronomie d’Alger. L’écrivain et médecin Laadi Flici a été
assassiné dans son cabinet. L’écrivain Merzac Bagtache a subi un grave
attentat. Le libraire Joaquim Grau a été assassiné dans sa librairie ‘Les
Beaux-Arts’, en plein centre d’Alger. Abdelkader Alloula, comédien et
dramaturge de grande qualité, a été assassiné au coeur de la ville d’Oran. La
liste est longue.
Afin d’exorciser la peur et la combattre, afin de combattre cette violence
d’un autre âge, les écrivains algériens ont décidé de s’exprimer haut et fort
en publiant en France et en Algérie. Contrairement à ce que souhaitaient les
intégristes, les écrivains qui échappent à la mort s’expriment encore plus,
comme pour donner raison au poète et romancier Tahar Djaout qui a su
trouver cette formule devenue célèbre : “Si tu dis tu meurs, si tu ne dis pas
tu meurs, alors dis et meurs”. Le poète Djamel Amrani pleure publiquement
2 Stora, Benjamin, “Deuxième guerre algérienne? Les habits anciens des
combatants”, dans Les temps modernes, janvier-février 1995, n° 580 : 242.
Benjamin.
son grand ami l’acteur Azzedine Medjoubi assassiné devant la porte du
Théâtre National Algérien :
La mort cruelle, la mort faucheuse
alors que tu étais plus candide
que la poésie qui tremblait
sur tes lèvres
Le jour sans voix
Le temps confondu
Le coeur dégorgé
Des balles dans ta chair
déjà meurtrie et la plaie
mise à nue 3 ...
Cette malédiction s’exprime dans les romans de. Malika Mokeddem,
médecin de formation, L’Interdite et Des rêves et des assassins. Ce dernier
raconte l’histoire d’une Algérienne qui ne veut pas abdiquer et qui dit son
angoisse sans fioritures :
Maintenant, l’interdit et la terreur calcinent tout (...) Maintenant
les lois sont allées plus loin que la tradition. Elles ne laissent plus
aucun droit aux femmes (...) Ignominies : gamines violées devant
leurs parents. Volées et emportées dans le maquis par des
sanguinaires qui, leur rut assouvi, les mutilent et les jettent. Pauvres
miettes de leur sauvagerie. Meurtres de pieds-noirs restés là par
amour pour cette terre... J’ai peur. Peur de l’horreur qui rôde
partout, qui sème la suspicion jusqu’au sein des familles (...)
Maintenant les entchadorées ressemblent à des corbeaux (...) Par
quelle perversion la génération de l’indépendance s’est transformée
en hordes de l’aliénation et de la mort?... Maintenant il est des
moments où je me sens réellement timbrée à hurler.4
Etre sur ses gardes, apprendre à maîtriser sa peur deviennent un nouveau
mode de vie pour la majorité des Algériens. Cette situation si subite et qui
dure incite à l’écriture, justement pour exprimer ce nouvel état d’esprit. De
nouveaux textes apparaissent, même sous X, anonymat qui démontre encore
mieux les craintes au quotidien. Une nouvelle, signée X, appelle au secours
en exprimant l’angoisse d’une mère qui a peur pour sa fille, qui a peur pour
ses amis :
3 Amrani, Djamel, dans El Watan, 19 février 1995.
4 Mokeddem, Malika, Des rêves et des assassins . Paris : Grasset, 1995.
L’Interdite. Paris : Grasset, 1993.
Je ne te dis pas l’angoisse des ‘mères de filles’ au jour
d’aujourd’hui : nous avons oublié la nôtre (nous avons aussi acquis
la possibilité de fractionner nos angoisses, comme tu vois) (...) Outre
la violence quotidienne extérieure, apparaît la violence ‘intérieure’.
Les plombs sautent chez quelques copains 5 ...
5 X, “Lettres d’Alger, novembre-décembre 1994 ”, dans Sud (Paris : Soleil),
1995 : 147.
Maintenir la mémoire alerte est essentiel. Ecrire pour ne pas sombrer
dans la folie et le désespoir, pour ne pas tomber dans l’oubli devient source
de vie. Dans ce registre, la romancière Assia Djebar publie, en tant
qu’écrivain et en tant qu’historienne, un témoignage intitulé Le Blanc de
l’Algérie. Elle y évoque avec force le souvenir de ses amis disparus. Elle
souligne : “le blanc de l’écriture, dans une Algérie non traduite. L’Algérie
de la douleur, sans écriture, une Algérie sang-écriture, hélas!”6 Assia
Djebar pose la question : pourquoi une société en arrive-t-elle à vouloir
éliminer physiquement ses poètes porteurs de rêves, ses romanciers, ses
journalistes, ses universitaires. Où se situe la faille? Où se trouve la réponse
pour sauver un pays qui n’en peut plus de pleurer ses morts? Cette question
revient comme un leitmotive dans les écrits les plus récents. Abasourdis, les
Algériens se demandent ce qui leur arrive et espèrent que tout cela n’est
qu’un mauvais rêve. Dans Sable rouge, Abdelkader Djemai fait dire à son
personnage principal :
Personne n’imaginait cette hécatombe, ce champ de ruines, ces
massacres sous le soleil, cette folie meurtrière et confuse qui
décimait sauvagement les familles, saccageait ce pays si beau qu’il
s’en punissait. Un pays à la lumière lente et cruelle, qui ne finissait
pas de venir au monde, de tourner autour de lui-même, de dévorer
ses enfants, d’osciller au bord du gouffre, de la démence.7
La lame ne réussit pas à faire taire la plume. Il y va de la survie de tout un
peuple qui refuse le diktat de l’intégrisme. Grâce à un peuple qui continue à
fonctionner au quotidien, grâce aux femmes algériennes qui ont vite
compris quel serait leur sort sous un régime islamiste, les intégristes
islamistes n’ont pas réussi à bâillonner les voix de la liberté d’expression,
comme celle de Khalida Messaoudi qui rappelle : “N’oublions jamais que
l’intégrisme comme le fascisme, n’est pas une opinion mais un délit.”8 Les
6 Djebar, Assia, Le blanc de l’Algérie. Paris : Albin Michel, 1995 : 179. Assia
Djebbar vient de publier Oran, langue morte (Paris : Actes Sud, 1997) : ce sont des
nouvelles sur la tragédie algérienne et sa mémoire.
7 DjemaÏ, Abdelkader, Sable rouge . Paris : Michalon, 1996 :144.
8 Messaoudi, Khalida, “La nouvelle inquisition”, dans Les temps modernes,
janvier-février 1995 : 220.
intellectuels algériens se chargent de ce travail de mémoire au nom de ceux
qui ont péri, pour maintenir l’espoir et la vie, pour préserver la culture dans
son sens le plus noble.
