Si cela peut vous rassurer comme quoi aucune religion n'est pas plus vrai qu'une autre ,mais seulement des productions humaines voici quelques textes qui explicitent l'origine du dieu unique des religions monothéistes .
Thomas Christian Römer, né à Mannheim en 1955 est un exégète, philologue et bibliste suisse, d'origine allemande. Après avoir enseigné à l'Université de Genève, il devient professeur d'Ancien Testament à l'Université de Lausanne et occupe la chaire de « Milieux bibliques » du Collège de France à partir de 2007.
Le dieu Yhwh : ses origines, ses cultes, sa transformation en dieu unique (première partie)
Le but de ce cours était de reprendre une question complexe et passionnante, celle de l’histoire du dieu dont parle la bible hébraïque, qui est devenu le dieu auquel se réfèrent, de manières différentes, les trois religions monothéistes.
Cette question a été abordée avec les outils de la critique historique, philologique et exégétique.
Comment peut-on, dans l’état actuel de nos connaissances retracer l’histoire de ce dieu depuis ses origines jusqu’à sa « victoire » sur les autres dieux et déesses et l’affirmation qu’il est le dieu unique ?
La première partie du cours a été consacrée à la question des origines du dieu Yhwh jusqu’à son installation comme dieu national en israël et en Juda.
Le nom, sa prononciation et sa signification.
La bible hébraïque (bH) contient deux textes, de provenance différente, qui parlent de la révélation du nom de Yhwh à Moïse, Exode 3 et Exode 6.
Que montrent l’analyse et la comparaison de ces deux textes ?
Les deux textes convergent dans l’idée que le nom de Yhwh a été révélé (pour la
première fois) à Moïse. ex 3 situe cette révélation à l’Horeb, la « montagne de
dieu » (anticipation d’ex 19), ex 6, dans le pays d’égypte. ex 3 cherche à donner
une explication au nom divin ou à faire une allusion à ce nom en l’expliquant à
l’aide de la racine h-y-h (« être »). ex 6 n’explique pas le nom, mais dit seulement
que ce même dieu s’est présenté auparavant comme « el (shadday) ».
bien que les deux textes datent au plus tôt du Vie siècle avant notre ère, ils
semblent garder le souvenir que Yhwh n’a pas été depuis toujours le dieu d’israël
et que sa relation avec israël est liée à la tradition de l’exode dans un sens large
(égypte, séjour dans le pays de Madian, etc.). Le fait que, au moins dans un premiertemps, Yhwh, en ex 3, ne réponde pas directement à la question de Moïse mais,
avec une espèce de pirouette (« je serai qui je serai »), reflète peut-être déjà une
sorte d’aversion pour la prononciation du nom du dieu d’israël.
Comment le nom de Yhwh s'est-il prononcé ?
La reconstitution traditionnelle « Yahvé » se fonde d’abord sur le témoignage de
certains Pères de l’église (Clément d’alexandrie, Théodoret et d’autres). origène
d’alexandrie (185-253), dans son commentaire sur le Ps 2, discute l’interdiction de
prononcer le nom divin chez les Juifs et fait référence au nom divin en parlant
simplement du « tétragramme » mais parfois aussi via le nom « Ἰαή » (ce qui
semble correspondre à un « Yahwé »). néanmoins il sait aussi que, dans les noms
propres, la prononciation du nom divin est « yhw ». et il cite, dans son Contre
Celse, la forme de Ἰαώ en la présentant comme la prononciation des gnostiques.
Une idée similaire se trouve chez Tertullien. À partir de cela, on a souvent considéré
cette prononciation comme étant limitée aux groupes hérétiques, ce qui, pourtant,
est faux. À eléphantine, les Juifs appellent leur dieu Yhw, yhh ṣb’t, dans des noms
théophores on trouve l’élément : yh qui correspond peut-être à la prononciation
yaho. Très intéressant aussi est un texte trouvé à Qumran 4QpapLXXLevb (fragment
20 = Lev 4,26-28) qui contient un fragment du Lévitique en grec où le tétragramme
est rendu par ΙΑΩ. Cette prononciation se trouve probablement aussi dans une stèle
votive de l’époque romaine du iiie siècle dédiée à Zeus sérapis (dieu créé par
Ptolémée ier comme dieu national de grèce et de l’égypte) qui (après coup) a été
identifié à iao (musée de Léon, espagne).
La forme brève Yahu/o est largement attestée dans les noms propres bibliques et
extrabibliques qui comportent cet élément théophore : Yirmeyahu, Yesha‘yahu,
Yehonatan...
À ces deux prononciations, il faut encore en ajouter une troisième « Yah » qui se
trouve notamment dans l’exclamation hallelu-yah, mais aussi dans d’autres textes
bibliques. selon le dossier biblique, la plupart des références pour « Yah »se
trouvent dans les Psaumes. Quant aux autres attestations, ce sont également des
textes hymniques. on peut donc en déduire que Yah est une variante liturgique. on
aurait alors deux variantes principales du nom divin : la forme longue yhwh et la
forme courte yhw. La question se pose alors de savoir quelle est la relation entre
ces deux formes. on devrait peut-être partir de l’idée que les deux variantes du nom
coexistaient et que la forme courte était largement utilisée dans les noms propres
théophores mais pas de manière exclusive. on pourrait également se poser, à la
suite de Weippert1, la question de savoir si le nom divin a été prononcé différemment
dans le nord et dans le sud. on pourrait aussi spéculer sur le fait que le tétragramme
s’impose dans la rédaction du texte biblique dans le contexte de l’interdiction de
prononcer le nom divin. Puisqu’on a dû garder la vocalisation dans les noms
propres, on a du coup repris pour le nom divin une forme longue peut-être moins
usitée à l’époque perse pour distinguer le nom imprononçable de l’utilisation des
noms théophores.
1. M. Weippert, « Jahwe », Jahwe und die anderen Götter. Studien zur Religionsgeschichte
des antiken Israel in ihrem syrisch-palästinischen Kontext (FaT 18), Tübingen, Mohr siebeck,
1997, p. 35-44.
Le refus du judaïsme de prononcer le nom divin
Ce refus est attesté dans les manuscrits grecs de la bH qui, pour la plupart,
attestent un kurios à la place du tétragramme ce qui correspond à l’hébreu ’adonay
(« seigneur »). Les raisons pour ce refus sont sans doute multiples :
– Yhwh est un nom propre ; dans le cadre d’une conception monothéiste, il ne
convient guère que le dieu unique porte un nom qui sert à le distinguer d’autres
divinités.
– Une certaine interprétation du Décalogue : « tu n’utiliseras pas le nom de ton
dieu pour la futilité » et une certaine sacralisation du nom.
– L’utilisation du nom dans des contextes magiques.
Cette interdiction s’est sans doute faite progressivement. dans la Mishnah, on
trouve l’idée que le grand prêtre, le jour du Yom Kippur, peut, dans le saint des
saints, prononcer le nom divin (mYom 6,2 ; ce qui peut refléter une pratique durant
les dernières décennies de l’existence du temple de Jérusalem). Chez les samaritains
existe la tradition selon laquelle le grand prêtre transmet secrètement la prononciation
à son successeur.
alternativement au substitut adonay/kurios on trouve dans certains manuscrits
grecs, au lieu de kurios, théos. Cela peut refléter l’idée de remplacer le tétragramme
par élohim (cf. dans la bH des passages où se trouve l’expression yhwh ’lhym). on
aurait donc eu, dans un premier temps, plusieurs manières d’indiquer le fait que le
tétragramme ne peut se prononcer (voir aussi dans certains manuscrits de Qumran
l’écriture du nom divin en caractères paléohébraïques).
La signification du nom
C’est une question qui donne lieu à de longs débats passionnés. il faut peut-être
avec van der Toorn2 relativiser un peu cette question. est-il si important pour
nommer/invoquer quelqu’un de savoir l’étymologie de son nom ? Cette étymologie
peut être oubliée, elle peut être obscure et ne pas jouer de rôle important au niveau
d’un culte qu’on rend à telle ou telle divinité ; et le nom ne définit pas nécessairement
la « nature » d’une divinité.
Exode 3 présuppose un lien entre le nom divin et la racine h-y-h (« être »). Mais
s’agit-il vraiment d’une tentative d’expliquer l’étymologie du nom ou seulement
d’un jeu de mots à partir d’une idée théologique selon laquelle le dieu d’israël
échappe à la mainmise de l’homme (« je serai qui je serai ») tout en lui promettant
assistance et accompagnement (« je serai avec toi »).
1. néanmoins l’explication à partir d’une racine « être » est souvent acceptée.
a) À partir des noms propres amorites attestés à Mari, comme Yaḥwi-ilum
(« el est ; se manifeste ») ; Yaḥwi-adad, etc. selon W. von soden3, le fait qu’il
manque pour le « Yahwé » biblique le nom de la divinité est une preuve que les
israélites avaient, dès les origines, une conception plus abstraite de dieu que leurs
voisins.
2. K. van der Toorn, « Yahweh », DDD (2e éd.) 1999, p. 910-919.
3. W. von soden, « Jahwe ‘er ist, er erweist sich’ », dans Müller H.-P. (éd.), Bibel und
Alter Orient. Altorientalische Beiträge zum Alten Testament von Wolfram von Soden
(BZAW 162), berlin, Walter de gruyter, 1985, p. 78-88.
b) W. albright4 accepte également l’étymologie biblique ; le « a » sous la
préformante est pour lui l’indicatif d’une forme causative : « celui qui fait être »,
« celui qui crée ». il pense qu’il s’agit à l’origine d’une certaine manifestation d’el,
le nom complet aurait été *’ēl yahweh yiśrā’ēl, « el donne la vie/crée israël ». Le
problème qui se pose est double : l’hébreu n’atteste pas de causatif pour le verbe
« être » et il n’est guère plausible que Yhwh ait été à l’origine une manifestation
d’el qui est un dieu créateur. Yhwh ne devient un dieu créateur qu’à partir du
Viie siècle avant notre ère environ.
2. Une autre solution peu défendue actuellement se fonde sur la forme brève .יה
ainsi s. Mowinckel5 pense que la forme originelle de Yhwh aurait été *ya huwa :
« le voici ; c’est lui » ; il n’y a pas de parallèles pour une telle naissance d’un nom
divin. L’idée a cependant été reprise récemment par a. López Pego6.
3. on pourrait se demander avec Tropper7 et autres si Yhwh ne vient pas d’une
forme substantivale. dans ce cas il faudrait imaginer que le « y » fait partir de la
racine : yhw/y ou whw/y. Cependant, il n’y a pas de racine qui puisse s’appliquer.
görg pense lui aussi à un substantif qui serait en lien avec la racine hwh, tomber ; le
subjonctif qui aurait peut-être désigné un oiseau qui tombe de haut sur sa proie : aigle
ou vautour. Yhwh aurait peut-être d’abord été le nom d’une tribu et de sa divinité8.
4. Le nom divin comme forme verbale d’une conjugaison à préformantes. on
cite comme attestation ancienne la divinité dikšudum (celui qui a atteint), attestée
une fois comme dieu voyageant depuis Mari dans les arM 13, no. 111 :6.
e.a. Knauf, en reprenant une idée de Wellhausen, fait remarquer que les arabes
préislamiques connaissent des divinités dont le nom se construit à partir d’une
3e pers. de la CP : Yaǵūt (il aide) ; Ya‘ūq (il protège). La racine sud-sémitique
qu’on pourrait mettre en rapport avec le tétragramme serait alors la racine arabe
hwy qui a trois significations : désirer, se passionner ; tomber ; souffler.
Knauf fait remarquer que les sens de désirer et de tomber sont également attestés
en hébreu, seul le sens de souffler n’y est pas. Peut-être s’agit-il alors d’un évitement
voulu de cette signification en hébreu à cause du nom divin9. Comme l’a déjà
remarqué Wellhausen, le sens de souffler s’applique fort bien à une divinité du type
dieu de l’orage : « er fährt durch die Lüfte, er weht10 ». Cette explication est peutêtre
dans l’état actuel de nos connaissances l’explication la plus satisfaisante. Yhwh
serait donc celui qui souffle, qui amène le vent.
L'origine (géographique) de Yhwh
Plusieurs hypothèses ont été avancées :
Ebla. Contrairement à une affirmation souvent répétée, un dieu ya n’apparaît dans
aucun texte. son culte à ebla est donc une apparemment chimère.
4. W.F. albright, Yahweh and the Gods of Canaa: a Historical Analysis of Two Contrasting
Faiths, Winona Lake ind., eisenbrauns, 1994 (1965).
5. s. Mowinckel, « The name of the god of Moses », HUCA, 32, 1961, p. 121-133.
6. a. López Pego, « sobre el origen de los teónimos Yah y Yahweh », EstB, 56, 1998,
p. 5-39.
7. J. Tropper, « der gottesname *YAHWA », VT, 51, 2001, p. 81-106.
8. M. görg, « YHWH - ein Toponym? Weitere Perspektiven », BN, 101, 2000, p. 10-14.
9. e.a. Knauf, « Yahweh », VT, 34, 1984, p. 467-472.
10. Israelitische und jüdische Geschichte, berlin, reimer, 1914, p. 25 n° 1.
MiLieUX bibLiQUes 403
Ougarit. en KTU 1.1.iV :13-20 (Vi ab iV) on trouve peut-être, dans un texte
très fragmentaire qui semble faire allusion à un banquet d’el : šm bny yw ’il(t/m ?) :
le nom de mon fils : yw déesse/dieu(x ?). on a parfois voulu y voir la forme abrégée
du nom de Yhwh. Mais le texte est peu clair et trop fragmentaire (il s’agit peut-être
d’une erreur pour ym, le dieu Yammu bien connu et mentionné dans les lignes
précédentes). d’ailleurs l’écriture yw pour Yhwh n’est attestée que dans des noms
théophores. Cependant, on ne peut définitivement exclure ce rapprochement, qui
suggérait qu’au xiiie ou xiie siècle Yhwh aurait été connu (et intégré dans le
panthéon d’ougarit).
Égypte. Un article récent fait mention d’un nom propre avec –ya dans un papyrus
qu’on date entre 1330-1230 : j :-t-w-n-j2-r-‘ :-y-h. Th. schneider11 pense que ce
nom transcrit un nom propre cananéen : ’adōnī-rō‘ē-yāh : « Mon seigneur est le
berger de Yah ». on aurait alors le problème d’un nom théophore à trois éléments :
normalement on n’en a que deux. Une solution possible est d’imaginer que « Yah »
soit ici utilisé comme toponyme.
Peut-être peut-on alors faire un rapprochement avec les fameux nomades shasou
mentionnés dans des textes égyptiens en lien avec « yhw12 ». dans une liste
d’amenophis iii de soleb au soudan (vers - 1370), on trouve, entre autres, une liste
de nomades shasou avec indication de leur territoire ; parmi eux : t3 š3św yhw3 :
pays – des shasou – Yhwh : Yhw(h) dans le pays des shasou.
Le même titre apparaît à un autre endroit à soleb et aussi dans une liste se
trouvant dans une halle du temple de ramsès ii à amarah ouest13. C’est une liste
plus complète que celle de soleb.
dans cette liste, les territoires des shasou se trouvent surtout dans le néguev
(dans d’autres inscriptions, il y a bien des shasou plus au nord du Levant). si on
suit Weippert14, on peut voir dans le premier toponyme « séir » une sorte de titre
englobant le territoire général dans lequel se situeraient les noms mentionnés
ensuite. Les attestations archéologiques, épigraphiques et iconographiques
apparaissent dans le territoire d’edom, de séir et dans l’araba au moment de la
transition entre le bronze récent et l’âge de Fer. Parmi ces shasou, se trouvait peutêtre
aussi un groupe dont le dieu tutélaire était le dieu Yhwh.
Les attestations bibliques d’une provenance de Yhwh du Sud
La provenance de Yhwh du « sud » est également affirmée par quatre textes
poétiques de la bH.
11. T. schneider, « The First documented occurence of the god Yahweh? (book of the
dead Princeton ‘roll 5’) », JANER, 7, 2008, p. 113-120.
12. r. giveon, Les Bédouins Shosou des documents égyptiens (documenta et Monumenta
orientis antiqui 18), Leiden, e.J. brill, 1971 ; M. Leuenberger, « Jhwhs Herkunft aus dem
süden. archäologische befunde – biblische Überlieferungen – historische Korrelationen »,
ZAW, 122, 2010, p. 1-19.
13. amara ouest a été le siège de l’administration égyptienne de la Haute nubie (Kush),
à partir du règne de seti i (1306-1290 bC) et a été connu sous le nom de « maison de ramsès
le bien-aimé d’amon ».
14. M. Weippert, « semitische nomaden des zweiten Jahrtausends. Über die Š3św der
ägyptischen Quellen », Bib., 55, 1974, p. 265-280 ; 427-433.
404 THoMas rÖMer
dt 33,2 Jg 5,4-5 Ps 68,8-9.18 Hab 3,3.10a
il dit :
Yhwh est venu du
sinaï, pour eux il a
brillé de séïr, il a
resplendi depuis le
mont de Parân ; il
est arrivé à Méribat
de Qadesh ; de son
midi vers les Pentes,
pour eux.
Yhwh, quand tu
sortis de séir, quand
tu t’avanças depuis
le pays d’edom, la
terre trembla, de
même le ciel
ruissela, les nuages
ruisselèrent d’eau ;
les montagnes
s’enfuirent devant
Yhwh
– ce sinaï –, devant
Yhwh, le dieu
d’israël.
8-9 : o dieu, quand
tu sortis à la tête de
ton peuple, quand tu
t’avanças sur la
terre aride – pause –
la terre trembla, oui,
le ciel ruissela
devant dieu – ce
sinaï – devant dieu,
le dieu d’israël.
18 : Les chars de
dieu se comptent
par vingtaines de
milliers, par milliers
et par milliers ; le
seigneur est parmi
eux, le sinaï est
dans le sanctuaire.
dieu vient de
Témân, le saint
vient du mont
Parân. Pause.
son éclat couvre le
ciel, sa louange
remplit la terre.
10a : les montagnes
te voient et
tremblent…
Ces quatre textes sont clairement liés entre eux par le même thème et la même
affirmation d’une provenance « sudiste », même si les détails peuvent varier.
d’abord on peut remarquer que les quatre textes se trouvent dans des contextes
poétiques : Jg 5, le cantique de déborah, un chant de guerre ou de victoire ; dt 33,2
fait partie d’un psaume qui encadre les bénédictions de Moïse sur les tribus d’israël ;
Ps 68 : un hymne célébrant l’intervention divine dans un contexte de guerre et Ha 3,
un psaume également guerrier sans lien direct avec les ch. 1 et 2 du livre.
Ce sont les textes de Jg 5 et Ps 68 qui sont particulièrement proches l’un de
l’autre.
Jg 5,4-5 Ps 68,8-9
Yhwh, quand tu sortis de séir, quand tu
t’avanças depuis le pays d’edom, la terre
trembla, oui, le ciel ruissela, les nuages
ruisselèrent d’eau ; les montagnes s’enfuirent
devant Yhwh
– ce sinaï –, devant Yhwh, le dieu d’israël.
Ô dieu, quand tu sortis à la tête de ton
peuple, quand tu t’avanças sur la terre aride
– pause –
la terre trembla, oui, le ciel ruissela devant
dieu – ce sinaï – devant dieu, le dieu
d’israël.
Comment expliquer ces parallèles ? ou bien les deux textes dépendent d’une
Vorlage commune, ou bien un texte reprend l’autre. il y a quelques indices en faveur
de la thèse selon laquelle Jg 5 est le texte le plus ancien repris par l’auteur du Ps 68.
il semble que le psaume contienne quelques allusions à l’ensemble de Jg 5. Ps 68,14
(« resteriez-vous couchés au bivouac ? ») rappelle Jg 5,16 (« Pourquoi es-tu resté
parmi les bagages ? ») ; 68,12 (l’armée céleste) peut faire allusion au combat des
étoiles en Jg 5,20. Mais ces prétendus parallèles sont souvent assez vagues. autre
possibilité : L’hymne théophanique a été un petit texte indépendant qui a été inséré
dans les deux poèmes.
MiLieUX bibLiQUes 405
Jg 5,4 fait venir Yhwh d’edom qui est mis en parallèle avec séïr. séïr signifie
« poilu » et désigne une région comportant des forêts à l’intérieur du territoire
d’edom. dans la bible, les noms d’edom et de séïr sont souvent utilisés comme
des synonymes.
Jg 5,4-5 imagine le sinaï apparemment quelque part en edom et non pas dans la
péninsule arabique où la tradition a localisé le sinaï.
Le texte de dt 33,2 par contre n’exclut pas entièrement cette possibilité : « Yhwh
est venu du sinaï, pour eux il s’est levé à l’horizon, du côté de séïr, il a resplendi
depuis le mont de Parân ; il est arrivé à Méribat de Qadesh ; de son midi vers les
Pentes, pour eux. » Mais l’expression particulière du texte qui, le seul dans toute la
bible, identifie le sinaï à un mont Paran montre plutôt que nous avons déjà affaire
à une spéculation savante sur la localisation du sinaï et probablement pas à un
souvenir ancien. donc on peut imaginer que l’auteur de dt 33 se fonde sur Jg 5 et
Ps 68 qu’il réinterprète avec l’idée que le sinaï se trouve quelque part dans la
péninsule du sinaï entre l’égypte et le néguev. Ha 3,3 affirme également une
origine de Yhwh de Paran, sans pour autant mentionner le sinaï. ici, le mont Paran
est mis en parallèle avec Téman. Téman est attesté en gn 36 comme nom d’une
personne ou d’un clan dans la généalogie d’edom. dans certains textes, il semble
désigner une localité ou un territoire en edom ou une expression parallèle à edom
(Jr 49,7.20 ; ez 25,13 ; am 11,11-12 ; ab 8-9).
en dehors de la bible une inscription de Kuntillet ajrud mentionne à côté d’un
Yhwh de samarie, un Yhwh de Téman.
La comparaison des quatre textes quant à la provenance de Yhwh peut être résumée
ainsi : à l’exception possible de dt 33 (mais qui est peu clair), on imagine que Yhwh
est « localisé » dans le sud, en territoire édomite ou, d’une manière plus générale,
dans un territoire situé dans le sud-est de Juda. il est difficile de suivre la thèse de
Pfeiffer15 selon laquelle le transfert du siège de Yhwh en dehors du pays de Juda, en
territoire « ennemi », serait une construction théologique de l’époque postexilique. il
est plus plausible que ces textes gardent le souvenir que Yhwh a été à l’origine la
divinité d’une ou de plusieurs montagnes dans le désert à l’est ou à l’ouest de l’araba.
Moïse et les Madianites
selon le récit de l’Exode, Moïse fait la connaissance de Yhwh (selon les traditions
non-P) lors d’un séjour chez les Madianites. il a la révélation de Yhwh alors qu’il
travaille comme berger au service de son beau-père Jéthro (qui apparaît encore sous
d’autres noms) et, selon ex 18, c’est le même Jéthro qui rend visite à Moïse juste
avant la grande révélation de Yhwh au mont sinaï. il est difficile d’imaginer que
ce lien entre Moïse et les Madianites soit entièrement une invention d’une époque
tardive. on voit mal comment, à une époque où les « mariages mixtes » posent
problème, on aurait inventé une femme madianite à Moïse.
dans la bH, 1 r 11,18 mentionne un pays de Madian :
17 C’est alors que Hadad s’enfuit avec des serviteurs édomites de son père pour se rendre
en égypte. Hadad était encore un jeune garçon. 18 Partis de Madian, ils allèrent à Paran,
prirent avec eux des hommes de Paran et arrivèrent en égypte auprès du pharaon, le roi
d’égypte, qui lui donna une maison, lui assura sa nourriture et lui donna une terre.
15. H. Pfeiffer, Jahwes Kommen vom Süden (FrLanT 211), göttingen, Vandenhoeck
&ruprecht, 2005.
Ce texte suggère que Madian se trouve au sud d’edom. Les gens qui veulent
mettre le jeune Hadad en sécurité sont passés par le sud pour éviter l’expédition
punitive de l’armée de david.
La signification du nom n’est pas claire, von soden, suivi de Knauf, propose une
forme substantivale de la racine m-d-y : « s’étendre16 ». Madian serait alors
l’étendue, faisant allusion au fait que son territoire se compose surtout de vallées
étendues. Les géographes gréco-romains et arabes connaissent une ville de nom de
Midama/Madyan à l’est du golfe d’aqaba et qui est à identifier à al-bad‘ dans le
Wadi ‘afal. Le pays de Madian est donc la région autour de cette ville qui en est
le centre. Le wadi sadr marque peut-être la « frontière » sud du pays de Madian.
À côte d’al-bad‘, le Wadi Šarma constitue un deuxième centre de présence
madianite, ce que l’on déduit à partir de la poterie qu’on y a trouvé. on a découvert
également de la poterie madianite à al-Qurayya dans la Hisma. Les Madianites
étaient des « nomades paysans ». ils ont réussi à domestiquer le dromadaire : ils ont
donc combiné l’agriculture et l’élevage ; ils vivaient apparemment dans une sorte
de confédération ou dans plusieurs confédérations où cohabitaient des éléments
plutôt nomades et des éléments plutôt sédentaires. ils fabriquaient une céramique
qui a été commercialisée et dont on a trouvé des traces jusque dans le Levant. il
existe en effet un type de céramique qui se distingue de la céramique édomite et
qu’on trouve surtout en « Madian », mais pas d’une manière exclusive. Ces
céramiques peuvent être datées entre les xiiie et xie siècles.
il est possible que les Madianites, comme les shasou (ou peut-être comptaient-ils
parmi les shasou pour les égyptiens) aient été impliqués dans l’exploitation minière
(or, cuivre) à Timna (el-Mene‘iye) au service des égyptiens. on y a peut-être trouvé
un sanctuaire madianite, sur l’emplacement d’un sanctuaire égyptien. dans cet
endroit, on a apparemment essayé d’éradiquer les hiéroglyphes ; il semble qu’on aie
transformé le sanctuaire en une sorte de tente (on a trouvé des étoffes de couleur
pliées du coté des murs ouest et est du sanctuaire).
en résumé, on peut qualifier les Madianites de proto-arabes. La société madianite
était organisée d’une manière tribale et semble ne pas avoir eu une structure très
hiérarchisée.
Madian et les Madianites dans la Bible
Les textes bibliques dessinent un portrait ambigu des Madianites. il existe d’un
côté des textes neutres voire positifs et, de l’autre côté, des textes qui présentent les
Madianites comme faisant partie des pires ennemis d’israël.
Les textes négatifs se trouvent en nb 25 et 31 (voir aussi 22,4 et 7). dans ces
textes, les Madianites désignent comme les amalécites un ennemi exemplaire de
type nomade. Le deuxième ensemble où apparaissent les Madianites comme ennemi
d’israël se trouve dans l’histoire de gédéon en Jg 6-8. L’histoire ancienne raconte
l’exploit de gédéon contre les Madianites. Le texte d’es 9,3 qui parle d’un « jour
de Madian » semble faire allusion à un combat victorieux contre Madian, peut-être
celui qui est relaté en Jg 6-8.
Les textes positifs ou neutres se trouvent en gn 37,28 et 36 ; Ha 3,7 (voir
ci-dessus) et gn 25,2 et 4 où (comme en 1 Ch 1,33) Madian apparaît comme un
des fils d’abraham que lui donne Qeturah. gn 25 fait partie de P. P voulait peut-
16. e.a. Knauf, Midian. Untersuchungen zur Geschichte Palästinas und Nordarabiens am
Ende des 2. Jahrtausends v.Chr. (ADPV), Wiesbaden, Harrassowitz, 1988.
MiLieUX bibLiQUes 407
être réhabiliter les Madianites contre les traditions négatives et sous influence
d’ex 2ss, en montrant qu’il existe des liens de parenté entre Madian et « israël »
puisqu’ils ont le même ancêtre.
Moïse et les Madianites
selon le récit non sacerdotal de l’Exode, Moïse est étroitement lié aux Madianites.
Le récit de la fuite et de l’accueil de Moïse chez les Madianites (ex 2) est très
romancé et il est très difficile de reconstruire un événement historique derrière cet
épisode. il se fonde peut-être sur un souvenir historique de l’importance des
Madianites et d’un contact étroit entre Moïse et les Madianites. Le beau-père de
Moïse, un prêtre madianite, porte dans la bible plusieurs noms : ex 2,18 : réouël ;
ex 3,1 : Jéthro, prêtre de Madian ; ex 4,18 : Jèthèr (d’autres mss et témoins
textuels : Jéthro) ; ex 18,1-12 : Jéthro, prêtre de Madian ; nb 10,29 : Hobab, fils de
réouël, le Madianite, beau-père de Moïse ; Jg 1,16 : Qéni, beau-père de Moïse (qqs
mss LXX : Hobab), Jg 4,11 : Hobab, beau-père de Moïse (faisant partie apparemment
des Qénites).
Le lien entre Yhwh et le prêtre de Madian est encore souligné dans un récit qui
est placé juste avant la grande révélation du sinaï en ex 18. on peut grosso modo
reconstruire la tradition ancienne de cette manière17 :
1 Jéthro, prêtre de Madian, beau-père de Moïse, apprit tout ce que dieu avait fait pour
Moïse et pour israël, son peuple 5 Jéthro vint le trouver au désert, là où il campait,
7 Moïse sortit à la rencontre de son beau-père, se prosterna et l’embrassa. ils se
demandèrent l’un à l’autre comment ils allaient, puis ils entrèrent sous la tente. 8 Moïse
raconta à son beau-père tout ce que Yhwh avait fait au pharaon et à l’égypte. 10 Jéthro
dit : béni soit Yhwh, qui vous a délivrés de la main des égyptiens et de la main du
pharaon 11 Je sais maintenant que Yhwh est plus grand que tous les dieux. 12 Jéthro,
beau-père de Moïse, prit un holocauste et des sacrifices pour dieu.
Le point important de ce récit est que le prêtre de Madian joue un rôle décisif
lors du sacrifice : « Jéthro, beau-père de Moïse, prit un holocauste et des sacrifices
pour dieu ». selon le texte hébreu, il n’y a guère d’autre possibilité que de
comprendre que c’est Jéthro qui prend l’initiative de ce sacrifice. Même les
rédacteurs qui, plus tard, ont inséré aaron dans cette narration ne lui donnent pas
l’initiative. La version primitive de cette rencontre entre Moïse et Jéthro se termine
donc par un sacrifice pour Yhwh fait par le prêtre de Madian. À partir de cette
observation, on peut en effet imaginer que le prêtre de Madian était prêtre de Yhwh.
Cette importance des Madianites quant à l’origine de la vénération de Yhwh a
donné lieu à ce qu’on appelle « l’hypothèse madiano-qénite » (voir récemment
blenkinsopp18). elle a été formulée pour la première fois par F.W. ghillany,
écrivant sous le pseudonyme richard von der alm, Theologische Briefe an die
Gebildeten der deutsche Nation, i, 1862. Cette hypothèse stipule que Moïse a connu
le culte de Yhwh grâce aux Madianites. Puisque dans certains textes, le beau-père
de Moïse est identifié comme Qénite, on a postulé un lien entre la tradition madianite
et la tradition de Caïn (q-y-n) dont le nom se laisse rapprocher de Qénite. on parle
17. Voir d’une manière similaire Knauf, Midian, p. 156-7.
18. J. blenkinsopp, « The Midianite-Kenite Hypothesis revisited and the origins of
Judah », JSOT, 33, 2008, p. 131-153.
en effet à la fin de gn 4 du début de la vénération de Yhwh par l’ensemble de
l’humanité.
Caleb est selon nb 32,12, un Qenizzite, un clan que blenkinsopp veut rapprocher
des Qénites (en gn 15,19 les Qénites et Qenizzites sont mentionnés ensemble).
Caleb est en outre présenté comme quelqu’un qui suit fidèlement Yhwh (nb 13-14),
c’est pourquoi il reçoit le territoire de Hébron (Jos 14,14). il paraît ainsi que Caleb
ou les Calebites sont un clan lié à Juda. Peut-être Juda fut-il à l’origine lui-même
une de ces tribus proto-arabes installées dans le sud et liées aux Madianites,
Qénites et edomites. on a déjà souligné la proximité entre Madianites, Qénites et
edomites.
Yhwh – un dieu édomite ?
on a en effet l’impression d’un lien privilégié entre israël et edom, par rapport
aux autres voisins. La bible condamne les dieux nationaux des Moabites et des
ammonites, Kamosh et Milkom, mais pas le dieu d’edom. Contrairement à Moab
et ammon, la bible ne mentionne pas le dieu national d’edom (Qaus/Qos) qui n’est
attesté directement que dès le Vie siècle, mais qui est sans doute déjà vénéré à
l’époque assyrienne. Le nom Qaus signifiant « arc », a des connotations « arabes » :
il s’agit soit d’un arc divinisé ou simplement d’un titre pour un dieu de guerre. La
découverte d’un sanctuaire édomite à proximité d’arad a fourni des inscriptions
mentionnant Qos ainsi que des statuettes divines qu’on peut identifier à ce dieu ou
à sa parèdre. Yhwh était-il également vénéré à edom et Qaus aurait-il pris seulement
le relai lorsque Yhwh devint la divinité nationale d’israël et de Juda ? on pourrait
aussi imaginer que Yhwh et Qos étaient deux noms, voire deux titres, pour la même
divinité. Mais tout cela reste spéculatif…
en résumé, on peut dire que le dossier sur Moïse et Madian confirme les
indications fournies par les textes évoquant une provenance sudiste de Yhwh et
peut-être son lien avec les shasou, des tribus semi-nomades parmi lesquelles on
peut compter les Madianites et les Qénites.
Comment Yhwh devient-il le dieu d'Israël ?
selon le récit biblique du Pentateuque, Yhwh devient le dieu d’israël suite à une
conclusion d’alliance sur le mont sinaï (ex 19-24). selon ez 20,5, cette histoire
entre Yhwh et israël commence en égypte, par un choix de Yhwh. bien que ces
textes ne concordent pas quant à l’endroit où cette relation s’est mise en place, ils
se rejoignent sur l’idée que Yhwh s’est choisi israël à un moment donné, que le
peuple qu’il s’est choisi n’était pas depuis toujours son peuple.
Le nom d’israël confirme cette vision des choses, puisqu’il contient l’élément
théophore « el ». L’étymologie du nom est discutée. La bible livre une étymologie
populaire du nom d’israël. gn 32,29 : « il reprit : on ne te nommera plus Jacob,
mais israël ; car tu as lutté avec dieu ». selon cette étymologie, le nom serait
construit à partir de la racine ś-r-h « battre, combattre ». dans ce cas, le sens
premier aurait certainement été : « Qu’el combatte ». dans d’autres langues
sémitiques, il y a peu d’indices pour une telle racine. il semble cependant que le
nom iš-ra-il soit attesté à ebla (avec la signification possible de « combattre19 »).
Une autre possibilité est la racine bien attestée ś-r-r (régner, gouverner, s’imposer
comme maître) : « Que el s’impose comme maître, qu’il règne ». L’idée de régner,
de s’imposer comme maître convient plutôt mieux pour el, le chef des panthéons
et le roi des dieux, alors que la racine ś-r-h « battre, combattre » correspond mieux
à la fonction militaire de Yhwh.
La première attestation d’israël dans la bible se trouve dans la stèle de Merneptah.
on y lit notamment l’affirmation suivante : « Canaan est dépouillé de tout ce qu’il
avait de mauvais. ascalon est emmené. guézer est saisie. Yenoam20 devient comme
si elle n’avait jamais existé. israël est détruit, sa semence même n’est plus. La syrie
(Ḫourrou) est devenue une veuve pour l’égypte. Tous les pays sont unis ; ils sont
en paix ».
d’abord, le nom « israël » est déterminé par un homme et une femme ainsi que par
les trois traits verticaux indiquant le pluriel. Cela n’implique pas qu’il s’agisse d’un
groupe nomade mais du nom d’un groupe et non de celui d’une région ou d’une
localité. La signification de pr.t est double : il peut s’agir de semence ou de blé. il
existe en effet la coutume chez les égyptiens (mais aussi chez d’autres peuples) de
détruire les champs de blés des territoires vaincus. L’affirmation qu’israël n’a plus de
semence peut également évoquer la coutume égyptienne de couper les pénis des
vaincus. Peut-être le texte est-il délibérément ambigu, puisque le scribe aurait pu rendre
le terme tout à fait clair, en choisissant trois graines de blé pour la signification « blé »
ou en choisissant le phallus comme déterminatif pour le sens de sperme, semence21.
apparemment, l’israël de la stèle de Mérenptah était considéré comme un facteur
potentiel de désordre, mais aussi comme un ennemi suffisamment important pour
le mentionner et se vanter de son annihilation. selon cette inscription, israël serait
alors une coalition de clans ou de tribus vénérant comme dieu tutélaire la divinité
« el ». Jusqu’à l’arrivée de la royauté, il peut s’agir d’une « société segmentaire ».
si asqalon et guézer désignent les extrémités sud et Yanoam l’extrémité nord, on
peut imaginer cet israël en ephraïm peut-être dans une région où saül va fonder
son « royaume ». L’importance des mentions d’el dans les récits patriarcaux (voir
aussi « el berith » en Jg 9,4622) et les différentes tentatives d’une identification
avec Yhwh indiquent apparemment qu’un groupe israël vénéra d’abord la divinité
el sous différentes formes.
si les traditions de Jacob reflètent à l’origine le souvenir d’un groupe vénérant
el, qui a ensuite adopté Yhwh, on pourrait aussi expliquer le lien étroit entre Jacob
et edom. Certaines traditions bibliques, comme Exode 24, gardent peut-être la trace
19. Manfred görg, « israel in Hieroglyphen », BN, 106, 2001, p. 21-27, 26 ; Peter Van der
Veen et al., « israel in Canaan (Long) before Pharaoh Merenptah? a Fresh Look at berlin
statue Pedestal relief 21687 », Journal of Ancient Egyptian Interconnections 2, 2010,
p. 15-25, 24, n° 66. d’autres rapprochent le nom de la racine « être juste » ou encore
« protéger ».
20. identification incertaine ; le nom est attesté dans plusieurs documents égyptiens.
Jos 16,6 mentionne une ville de nom de Yanoah, comme frontière d’ephraïm, mais le lien
n’est pas sûr. il s’agit d’une localité en Palestine du nord ou en Transjordanie (Weippert,
Textbuch, 102, n° 136).
21. L.d. Morenz, « Wortwitz – ideologie – geschichte: »israel« im Horizont Mer-enptahs
», ZAW, 120, 2008, p. 1-13.
22. LXX* lit cependant baal comme en Jg 8,33 et 9,4.
410 THoMas rÖMer
d’un rituel où un groupe de shasou/Hapirou se constitue via un médiateur (Moïse)
comme ‘am Yhwh (« peuple ou parenté de Yhwh »), d’un dieu guerrier à qui il
attribue la victoire contre l’égypte. Ce groupe a ensuite introduit ce dieu Yhwh
dans la région de benjamin et ephraïm où se trouve israël. Une trace de cette
rencontre se reflète peut-être en dt 33,2 5 : « Yhwh est venu du sinaï, il s’est levé
sur eux de séïr, il a resplendi de la montagne de Paran, … oui, il aime23 son peuple
(’am 24) … il devint roi en Yeshouroun, quand s’assemblaient les chefs du peuple
ensemble avec les tribus d’israël. » Le dernier verset semble indiquer une sorte
d’union entre les chefs du ‘am yhwh et les tribus s’appelant israël. aurions-nous là
la trace de l’ascension de Yhwh comme dieu d’israël ?
L'entrée de Yhwh à Jérusalem
nous avons vu que Yhwh vient certainement du sud et qu’il est un dieu de
l’orage et de la guerre. Comment ce Yhwh est-il devenu le dieu national d’israël et
de Juda ? si Yhwh est un dieu du sud, des steppes, il est possible qu’il ait été
également célébré comme un dieu des steppes. on a trouvé, notamment dans le
néguev et en Juda, des sceaux en forme de scarabées représentant une variante du
motif iconographique du « maître des animaux » ; datant pour la plus grande partie
des xe et ixe siècles : il s’agit d’une divinité ( ?) domptant des autruches. on peut
rappeler l’importance des autruches dans les céramiques madianites. Keel et
Uehlinger ont formulé l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de représentations de
Yhwh25. si l’identification s’avère juste, on aurait une indication que Yhwh n’a pas
été vénéré seulement comme un dieu de l’orage mais aussi comme une divinité des
steppes, des régions arides.
Yhwh n’est pas attesté dans des toponymes judéens ou israélites du iie millénaire
avant notre ère. Ces toponymes attestent des divinités telles que anat (anatot, Jr 1),
baal (baal-Perazim, 2 s 5 ), dagan (beth-dagan, Jos 15,41 : dans le territoire de
Juda), el (beth-el, gn 28), Yariḥu (Jéricho, Jos 6), shalimu (Jérusalem), shemesh
(beth-shemesh, 1 s 6,12). Ces noms attestent la vénération de toute une série de
divinités qui sont liées à la fertilité, aux moissons et aux récoltes.
il est très difficile de discerner, derrière le récit biblique des origines de la
monarchie, des faits historiques concrets. on observe que les trois rois saül, david et
salomon ont été construits par des rédacteurs bibliques comme des figures types : le
roi rejeté préfigurant la vision biblique du royaume du nord, le roi guerrier, élu de
dieu et fondateur du royaume et de la dynastie, et le roi bâtisseur et sage. en même
temps il existe de nombreux traits dans les récits des livres de samuel et des rois qui
ne peuvent être pure invention. on observe que le passage du Fer i au Fer ii (à partir
23. Le verbe utilisé ici est un hapax (ḥ-b-b), il est utilisé également comme n. pr. « Hobab »,
pour le beau-père de Moïse ou comme nom d’un Qénite (nb 10,29 ; Jg 4,11).
24. TM a le pluriel, LXX le singulier.
25. othmar Keel and Christoph Uehlinger, Göttinnen, Götter und Gottessymbole. Neue
Erkenntnisse zur Religionsgeschichte Kanaans und Israels aufgrund bislang unerschlossener
ikonographischer Quellen, Qd, 134, Freiburg-basel-Wien, Herder, 1992, p. 157-158. P. beck
(« bird Figurines » Horvat Qitmit: an Edomite Shrine in the Biblical Negev, éd. itzhaq beitarieh,
Monograph series of the sonia and Marco nadler institute of archaeology, 11 ; Tel
aviv, institute of archaeology, Tel aviv University, 1995, p. 141-151) pense plutôt que la
figure représente un héros.
MiLieUX bibLiQUes 411
d’environ 1000 avant notre ère) coïncide avec l’origine des royaumes dans le Levant
(Moab, ammon, les royaumes araméens, etc.). Un élément historique est certainement
le fait que la naissance d’un « royaume » israélite se fait dans la zone d’influence des
Philistins. La bible construit les origines de la monarchie autour des deux figures de
samuel et saül. Quand on regarde les noms de lieux mentionnés dans l’histoire de
saül, on peut en effet voir qu’il s’agit d’un territoire assez limité. Une notice assez
ancienne se trouve en 2 s 2,8-9 qui contredit la version officielle selon laquelle david
aurait directement « succédé » à saül : 2 s 2,8-9 : « Cependant abner, fils de ner,
chef de l’armée de saül, prit ish-baal26, fils de saül, et le fit passer à Mahanaïm. il
l’établit roi ‘vers’ (’el) galaad, sur les ashérites27, sur Jézreel, et sur (‘al) ephraïm,
sur benjamin, c’est-à-dire : sur tout israël ». Le changement de préposition ’el et ‘al
montre une différence importante. ‘al désigne le territoire acquis de saül et ’el la
possibilité d’une extension de ce territoire28. Ce territoire de saül peut correspondre
à l’israël présupposé dans la stèle de Mérenptah.
Yhwh a été sans doute un dieu vénéré par saül, mais pas d’une manière exclusive :
son fils Jonathan porte un nom yahwiste ; mais un autre fils s’appelle ishbaal et un
fils de Jonathan Méphibaal.
dans le récit biblique, Yhwh, avant d’arriver à Jérusalem, est lié à l’arche (’aron :
« la boîte »). dans la littérature dtr et P, l’arche devient l’arche de l’alliance, mais
le nom ancien était peut-être l’arche de Yhwh. L’histoire de l’arche, en 1 s 4-6 et
2 s 6, se situe dans le contexte des conflits militaires entre israël et les Philistins.
il est possible que l’arche corresponde à un sanctuaire de guerre transportable. sa
dangerosité qui apparaît dans les récits bibliques confirme l’idée qu’elle représente
le dieu d’israël (peut-être à l’aide d’une statue ou d’un autre objet). L’arche a été
souvent mise en rapport avec des sanctuaires portables de nomades. sa présence
dans le sanctuaire de silo ne nécessite pas cette hypothèse. on peut la rapprocher
soit des coffres sacrés attestés dans l’iconographie égyptienne, soit des étendards
de guerre assyriens ou d’autres représentant également la divinité.
selon 1 r 8,9 (un texte deutéronomiste) : « il n’y a rien dans l’arche, sinon les
deux tables de pierre déposées par Moïse à l’Horeb … ». Cela indique que les
tables de la loi sont venues remplacer autre chose. Peut-être les deux tables
remplacent-elles deux pierres sacrées, comme on le trouve aussi dans des coffres
bédouins pré-islamiques. dans certaines tribus arabes, il s’agissait de deux déesses
’al-Lat et ’al-ouzza qui furent ensuite remplacées par des copies du Coran. il
existait également des coffres avec une seule divinité.
selon 2 s 6, david a fait transférer l’arche de Yhwh de Kiryat Yearim à Jérusalem.
Ce transfert de l’arche est présenté en 2 s 6 comme une fête avec des connotations
sexuelles ou érotiques. Yhwh en tant que divinité de l’orage fut-il aussi vénéré
comme dieu de la sexualité ? apparemment david, le fondateur de la dynastie, n’a
pas fondé le sanctuaire officiel de Jérusalem. selon la tradition biblique c’est
salomon qui est le constructeur du temple. Le récit biblique sur salomon ne remonte
26. ainsi LXX, TM a le nom péjoratif : « ish-boshet » (« homme de honte »).
27. TM « ashourites » : nom peu clair. s’agit-il d’une allusion aux assyriens ? Les
versions n’ont pas compris le terme et essayent de corriger. Jg 1,32 mentionne un clan des
ashérites qui étaient peut-être mentionnés dans la version primitive du texte.
28. d.V. edelman, King Saul in the Historiography of Judah (JsoTsup 121), sheffield,
JsoT Press, 1991.
pas au xe siècle mais reflète d’abord le contexte de l’époque néo-assyrienne29.
Plusieurs étapes du récit de la construction du temple de salomon (1 r 6-8) se
retrouvent dans de nombreux documents mésopotamiens, mais l’histoire elle-même
est particulièrement semblable à celle des récits de construction assyriens. Le récit
de la construction du sanctuaire qui culmine dans l’inauguration de celui-ci (1
rois 6-8) est, en très grande partie, l’oeuvre des rédacteurs dtrs ; il peut cependant
garder quelques traces plus anciennes.
on peut d’abord se demander si le récit qui suggère une construction ne reflète pas
plutôt une rénovation ou un aménagement d’un sanctuaire déjà existant (comme cela
a été suggéré par K. rupprecht30). en 8,12-13, le TM conserve la dédicace du temple.
Le TM et la LXX comportent de nombreuses différences et, dans les deux versions,
la dédicace ne se trouve pas à la même place. dans LXX, cette dédicace se trouve en
1 rois 8,53 après la longue prière dtr. selon Keel31, le texte grec reposerait sur un
texte hébreu différent et plus ancien. en 1 r 8,53a LXX, le dieu solaire informe que
Yhwh veut habiter dans ‘ǎrapæl (l’obscurité) qui est le domaine de Yhwh en tant que
dieu d’orage et de guerre (Ps 18,10 : « il déplia les cieux et descendit, un épais nuage
sous les pieds »). on peut reconstruire le texte hébreu que le traducteur grec a utilisé
de la façon suivante : « sæmæš hodiya‘ ba-šamayim amar yhwh liškon ba-‘ǎrapæl –
Le soleil (shamash) la fait connaître depuis le ciel : Yhwh a dit qu’il voulait habiter
dans l’obscurité ». suivant cette reconstruction on peut conclure que la maison que
salomon construit ou rénove est d’abord une maison pour shamash, dans laquelle se
trouvait une sorte de chapelle latérale, un deuxième debir, pour Yhwh. L’idée d’une
vénération conjointe d’un dieu solaire et d’un dieu de l’orage trouve un appui dans
l’iconographie, pas seulement dans le sud mais aussi dans plusieurs stèles du nord
de la syrie et de l’anatolie, où l’on voit le dieu de l’orage avec ses attributs et
au-dessus de lui le disque solaire. Un dernier indice pour une cohabitation de deux
dieux dans le temple de Jérusalem vient peut-être du texte grec du récit de la
construction du temple32. Cette description un peu compliquée pourrait suggérer que
Yhwh (sa statue ?) aurait d’abord été placé dans une chapelle latérale du temple.
La vénération de Yhwh comme dieu national en Israël
selon la vision des auteurs bibliques exprimée dans les Livres des Rois et quelque
peu différemment dans les Livres des Chroniques, l’histoire des deux royaumes
d’israël et de Juda est relatée dans une perspective « sudiste », judéenne. Le culte de
Yhwh dans le nord est d’emblée considéré comme idolâtrique et contraire à la volonté
29. J. briend, « Un accord commercial entre Hiram de Tyr et de salomon. étude de 1r 5,
15-26 », dans Fédération biblique (éd.), Études bibliques et Proche-Orient ancien. Mélanges
offerts au Père Paul Feghali, dekouaneh - Jouineh, Fédération biblique (coll. subsidia 1),
2002, p. 95-112.
30. K. rupprecht, Der Tempel von Jerusalem: Gründung Salomos oder jebusitisches
Erbe?, bZaW, 144, berlin, W. de gruyter, 1977.
31. o. Keel, « der salomonische Tempelweihspruch. beobachtungen zum religionsgeschichtlichen
Kontext des ersten Jerusalemer Tempel », in o. Keel et e. Zenger (éd.),
Gottesstadt und Gottesgarten. Zur Geschichte und Theologie des Jerusalemer Tempels
Freiburg-Wien-basel, Herder, 2002, p. 9-22.
32. a. schenker, « Une nouvelle lumière sur l’architecture du Temple grâce à la septante ?
La place de l’arche de l’alliance selon 1 rois 6:16-17 et 3 règnes 6:16-17 », AScRel(M), 10,
2005, p. 139-154.
MiLieUX bibLiQUes 413
divine. C’est ainsi que la disparition du royaume d’israël en 722 (transformation du
reste du royaume en province assyrienne) est expliquée comme la sanction divine du
« péché de Jéroboam », qui est présenté par les auteurs bibliques comme le responsable
du culte erroné de Yhwh dans le nord. dans la vision biblique, Juda est dans une
meilleure position, bien que le royaume finisse également par tomber sous les coups
des babyloniens. C’est la dynastie davidique qui, dans s-r et Ch, est présentée
comme étant élue par Yhwh. néanmoins, comme Jérusalem a été détruite, il faut
aussi expliquer cette défaite par la punition de Yhwh pour le mauvais comportement
de certains rois qui ont dévié du vrai culte de Yhwh lequel, dans la perspective des
auteurs des rois et des Chroniques, se caractérise par la centralisation du culte à
Yhwh à Jérusalem et par l’exclusivité de sa vénération (pas d’autres divinités à côté
de lui). Certains rois notamment david, en partie salomon, et surtout ezékias et
Josias auraient respecté cette « pureté cultuelle », mais leurs actions n’avaient pas
réussi à éviter la catastrophe. Cette vision biblique qui est due en grande partie au
milieu dtr ne correspond pas à la réalité historique, et cela à plusieurs niveaux :
– L’idée que Yhwh est le seul dieu à vénérer et Jérusalem le seul sanctuaire
légitime n’est pas une idée ancienne, mais un concept qui naît au plus tôt au
Viie siècle avant notre ère.
– La manière dont on présente les rois dans les Livres des Rois ne correspond
pas aux réussites ou échecs politiques. Pour ne prendre que deux exemples, Manassé
est présenté dans le Livre des Rois comme probablement le pire de tous les rois de
Juda, alors qu’il a régné durant 55 ans et que, sous son règne, Juda a connu une
période de tranquillité et de prospérité. ezékias, dont les rédacteurs dtrs chantent
les louanges, a mené une politique de résitance anti-assyrienne assez suicidaire qui
a mené à une occupation et une réduction drastique du territoire du petit royaume.
– au niveau géo-politique, il ne fait aucun doute que le royaume d’israël est le
royaume dominant alors que Juda est une petite entité qui semble souvent avoir été le
vassal d’israël. Le royaume d’israël comprenait des régions fertiles où il était aisé de
cultiver du blé (dans la plaine de Jezréel) des olives et du vin (dans les montagnes de
galilée). Très vite, israël a entretenu des relations commerciales avec les royaumes
de syrie et la Phénicie, l’économie judéenne étant plus fragile. Jusqu’à 722, le petit
royaume de Juda se trouvait constamment dans l’ombre du grand frère du nord.
L’idée d’un grand royaume uni sous david et salomon relève de l’imagination
des auteurs bibliques. Toujours est-il cependant qu’il faut expliquer pourquoi on a
dans les deux royaumes vénéré le même dieu national. il faut donc imaginer que
les règnes de david et de salomon correspondent à une réalité où Juda, benjamin
et ephraïm se sont trouvés unis autour d’un roi et d’un dieu tutélaire.
il est assez clair que la vénération de Yhwh a été fort diverse, comme l’attestent
déjà les inscriptions et les textes bibliques : les textes de Kuntillet ajrud mentionnent
un Yhwh de samarie, un Yhwh de Téman (les deux en relation avec une ashéra),
l’inscription de Khirbet beit Lei parle d’un Yhwh, dieu de Jérusalem (et des
montagnes de Juda ?), 2 s 15,7 d’un « Yhwh à Hébron », Ps 99,2 d’un « Yhwh
dans sion », gn 28,10-22 explique que Yhwh est vénéré à béth-el, etc.
Pour rendre compte de cette diversité, il convient de distinguer au niveau de la
religiosité antique trois niveaux :
– le niveau individuel, familial, clanique : on s’adresse à des dieux protecteurs,
des dieux personnels, ancêtres divinisés, ou d’autres. Pas besoin de sanctuaire ni de
temple, le pater familias s’occupe des actes rituels ;
– le regroupement de plusieurs clans dans une agglomération correspond à un
niveau local de la pratique religieuse. Celle-ci se réalise dans des sanctuaires locaux,
pas très importants, souvent en plein air, ce que la bible appelle d’une manière
polémique des cultes « sur chaque colline, et sous chaque arbre vert » ;
– le niveau national. Le culte dont le roi est le médiateur et qui s’organise autour
du dieu national et d’autres divinités qui lui sont associées d’une manière ou d’une
autre.
en ce qui concerne le troisième niveau, il faut se demander si le culte officiel
royal de Yhwh a été identique dans israël et dans Juda. Très souvent, on pense en
effet que le culte de Yhwh en Juda était fortement distinct de celui d’israël.
Le royaume d’israël s’est constitué à partir d’un territoire qui correspond grosso
modo au royaume d’un dénommé Lab’ayu (« un lion est XY ») de sichem mentionné
dans la correspondance d’amarna.
selon 1 rois 12, Jéroboam fait construire deux sanctuaires à béthel et à dan où il
érige des statues bovines, qu’il identifie comme représentant le dieu qui a fait sortir
israël d’égypte. selon ce texte, le dieu national d’israël est celui de l’exode. L’installation
des statues à béthel et à dan symbolise les frontières nord et sud du royaume. Pour les
archéologues, la mention de dan pour un événement de la fin du xe siècle pose
problème, car il semble que dan n’ait été israélite que depuis le Viiie siècle33. dans ce
cas, la fondation d’un sanctuaire à dan pourrait être une rétroprojection de l’époque de
Jéroboam ii. Le livre d’osée indique clairement la vénération d’un taureau à samarie.
il peut soit jouer le rôle d’un piédestal pour Yhwh, soit représenter Yhwh même. À
ougarit, baal est soit représenté d’une manière anthropomorphe, soit comme un
taureau ; il est d’ailleurs parfois intitulé taureau et, dans l’épopée « baal et la mort »,
il s’accouple avec une vache avant de descendre vers Motu.
dans un ostracon de samarie, on trouve un nom propre ‘glyw (samaria 41),
qu’on peut traduire par « veau de Yhwh » ou par « Yhwh est un veau ».
L’iconographie atteste toutes les possibilités. Particulièrement intéressant est un
sceau d’ebla. on y voit un taureau sur un trône, entre le fidèle à gauche et le dieu
de l’orage à droite. Cela signifie que le fidèle rencontre le dieu de l’orage ou de la
guerre à travers le taureau.
apparemment, béthel a été le sanctuaire le plus important d’israël, comme
l’atteste Amos 7,13. Le prêtre de béthel veut se débarrasser d’amos en lui interdisant
l’accès au sanctuaire : « ne continue pas à prophétiser à béthel, car c’est un
sanctuaire du roi, et c’est un temple royal ». néanmoins, il a dû y avoir aussi un
temple à samarie, comme le montre l’inscription de sargon qui parle de la
déportation de statues de samarie, et aussi l’inscription de Kuntillet ajrud
mentionnant un Yhwh de samarie.
Yhwh et Israël selon la stèle de Mésha
Cette inscription est datée entre 850 et 810 et permet les conclusions suivantes.
on constate qu’elle reflète une théologie tout à fait similaire à celle des Livres
des Rois et d’autres textes bibliques, en insistant sur le fait que la victoire contre
un ennemi est l’oeuvre du dieu national. de même, la défaite ou l’occupation estelle
expliquée par la colère du dieu national qui se détourne de son peuple. il
apparaît donc que Kamosh joue pour Moab un rôle comparable à celui de Yhwh
33. e. arie, « reconsidering the iron age ii strata at Tel dan: archaeological and
Historical implications », Tel Aviv, 35, 2008, p. 6-64.
MiLieUX bibLiQUes 415
pour israël. selon l’inscription de Mésha, Mésha aurait repris des villes
transjordaniennes occupées par israël. Quant à la ville de nebo, il dit : « J’emportai
de là les vases de Yahvé et je les traînai devant la face de Kamosh. » Le mot traduit
par « vases » est assez général et peut désigner toutes sortes d’objets cultuels (peutêtre
même la statue ?). Ce qui est important est le fait que cette remarque présuppose
un sanctuaire de Yhwh à nebo que Mésha aurait détruit et dont il aurait déplacé,
comme c’est la coutume, les ustensiles ou statues dans le temple de Kamosh.
on peut donc affirmer qu’il existait en israël sous les omrides une diversité des
lieux de cultes et que Yhwh y a été vénéré sous les traits d’un taureau ou d’une
manière anthropomorphe sous la forme d’un dieu de l’orage : samarie, béthel, dan
(à partir du Viiie siècle), sichem, silo, et des sanctuaires en Transjordanie.
dans le royaume d’israël, Yhwh fut vénéré comme un « baal », comme un dieu
de l’orage du type « Hadad ». Les ostraca de samarie attestent des noms propres
avec l’élément « b‘l ». il n’est pas clair si, dans ces noms, b’l désigne simplement
Yhwh ou une autre divinité.
Le roi omri voulait créer un état moderne et se lia avec les Phéniciens en mariant
son fils akhab à Jézabel qui apparaît dans la bible comme fille du roi des sidoniens
(1 r 16,31) ; selon d’autres sources, ethbaal, son père, apparaît comme roi de Tyr.
du coup, on pourrait se demander si la vénération de baal qui est reprochée par les
rédacteurs des Livres des Rois à son fils akhab n’est pas en fait une vénération de
Milqart, dieu phénicien. Ce Milqart portait le titre de b‘l Ṣr, « le baal de Tyr ». il
est donc plausible que ce soit cette divinité qui soit devenue le dieu tutélaire des
omrides et qu’elle ait été populaire auprès du militaire et d’autres membres de la
cour. L’introduction de la vénération de Milqart en tant que dieu de samarie a
provoqué, selon le témoignage biblique, la révolte des milieux attachés à la
vénération du baal Yhwh qui aboutira à la victoire de Yhwh – qui deviendra
définitivement le « baal » d’israël.